L'ACHAT D'UNE VOITURE ANCIENNE

par Yves Boulanger

Bravo! Vous avez survécu à mes trois premiers articles, et votre détermination à acheter une voiture ancienne demeure intacte. De plus, vous êtes enfin en mesure de vous avouer (à vous seul, il ne faut quand même pas exagérer) les motifs profonds (inavouables?) qui vous ont entraîné jusqu'ici. Vous choisirez donc la marque et le modèle de votre bijou, en pleine conscience.

Vous savez aussi qu'une restauration coûte une fortune, et qu'elle ne doit être entreprise que si c'est vraiment ce que vous cherchez comme hobby pour les cinq prochaines années. En particulier, vous savez que les coûts pour des travaux de carrosserie sont exorbitants, et que vous devez acheter une voiture avec une carrosserie dans le meilleur état imaginable.

Il vous faut maintenant savoir où et comment chercher.

Le marché québécois de la voiture ancienne est quelque peu farfelu: beaucoup de voitures à vendre, peu d'acheteurs. Mais lorsqu'on gratte un peu (au figuré comme au propre) on se rend compte qu'un grand nombre de ces voitures anciennes ne valent pas la peine d'être achetées; soit qu'il s'agisse de modèles insignifiants, soit que leur condition laisse à désirer. Il demeure qu'il est possible de faire d'excellentes affaires, si l'on respecte les principes suivants:

- Patience et longueur de temps valent mieux que gros portefeuille et rage. Le marché est saisonnier. Une Fiat Spider offerte à $12 000 au printemps peut finir par changer de main pour moins de $8000 à 1'automne. Mon record? J'ai acheté une Alfa annoncée à $3000... pour $300.

- Lorsqu'on restreint son choix aux voitures en excellent état, l'offre pour un modèle donné devient soudainement très restreinte. Plutôt que de limiter son choix à un seul modèle, il vaut mieux garder l'esprit ouvert et rester à l'affût d'une bonne affaire.

- Les prix sur le marché canadien sont en général équivalents à ceux qui se pratiquent aux USA pour une même marque et modèle, mais en dollars métriques plutôt que US! Importer une auto ancienne du sud n'est donc pas très payant. On se ramasse à payer 50% plus cher qu'ici, avec en prime les ennuis d'inspection à distance, de transport, de douane, etc... Les mêmes difficultés s'appliquent à un achat outre-mer… à laisser aux initiés.

Si malgré tout ce que j'ai écrit, l'aventure "restauration" vous tente toujours, ce ne sont pas les candidates qui manquent. Vous devrez bien vous documenter sur la marque et modèle visé, afin de connaître ses points faibles, quelles sont les pièces chères et difficiles à trouver (des pare-chocs de Duetto, par exemple) et quelles sont celles qui ne présentent aucun problème (exemple: un moteur de Xl/9). Vous devrez calculer un budget de restauration avant de vous mettre la corde au cou; n'oubliez pas que même si votre épave ne vous coûte presque rien, vous y engloutirez bientôt des milliers de dollars et des années d'efforts. Sauf exception rare, le tout vous coûtera beaucoup plus qu'une voiture déjà en bon état. Au-dessus de tout, vous éviterez une voiture qui a déjà eu des travaux de restauration mal faits; il vaut mieux, cent fois mieux, réparer de la "rouille d'origine" que les efforts successifs de trois générations de cabochons... sans parler de ce qu'ils ont pu camoufler sous des gallons de mastic, des planchers goudronnés pour cacher les tôles rivetées, des tôles qui camouflent les "rocker panels" d'origine pourris, du bourrage au papier journal, du système de frein à main éliminé parce que trop délicat, des écrous américains forcés sur des filets métriques, du piston brûlé remplacé par un modèle différent adapté à la lime... ce sont tous des cas vécus. I1 n'y a pas de limite à ce qu'on peut trouver.

En fait, un projet de restauration à demi complété peut être une excellente affaire, puisque l'ancien propriétaire y a déjà investi temps et argent et que les voitures démontées se vendent généralement très bon marché. il suffit de s'assurer que les travaux faits ont été bien faits, et que rien n'a été perdu. Le cas idéal, c'est lorsque la carrosserie est décapée et n'a plus rien à cacher. En cet état, le portrait est assez sinistre et le prix au minimum.

Les voitures "entre deux eaux" ou tout simplement "pas pires" sont les pires achats. Vendues plus chères qu'un projet de restauration, ces voitures demanderont ultimement tout de même d'être refaites de fond en comble. Elles sont plus susceptibles d'avoir subi des travaux de carrosserie de qualité discutables, mais surtout peuvent être une source de frustration importante: puisque vous aurez acheté une auto qui marche "pas pire", vous essaierez de la garder en marche et éviterez d'entreprendre une restauration complète. Vous voici donc l'heureux propriétaire d'une "restauration permanente".

L'âge du modèle convoité entre aussi en ligne de compte. Lorsqu'une voiture a atteint l'âge de 25 ans, plusieurs composantes (telles les joints du différentiel, les "bushings" de suspension, etc.)ont vieilli et demandent un remplacement alors qu'elles ne posaient aucun problème en usage normal. On n'achète donc plus une Alfa GTV en 2002 comme on le faisait en 1980 alors que c'était tout simplement une voiture d'occasion.

A mon avis (pour la nième fois) l'auto ancienne la plus payante est celle qu'on achète dans le meilleur état possible, soit déjà restaurée, soit en bon état d'origine. Comment trouver cette "perle rare"?

Les gens qui possèdent déjà un modèle similaire à celui que vous convoitez sont en général d'excellentes sources d'information. On a déjà dit que la moitié du plaisir d'avoir une voiture ancienne, c'est d'en parler. N'hésitez donc pas à aborder ces gens, par l'intermédiaire des clubs, aux expositions, sur la rue...

En plus de vous offrir une montagne d'information, ils connaissent peut-être quelqu'un qui dispose d'une voiture à vendre. Les voitures anciennes se vendent plus souvent de bouche à oreille ou par l'intermédiaire d'annonces dans des bulletins de club que par les annonces classées. Quant aux marchands, ils n'ont en général pas d'intérêt à reprendre des voitures anciennes, étant donné la faiblesse du marché. Donc les voitures dont ils peuvent disposer sont le plus souvent en état très moyen ou offertes à un prix démesuré... sinon les deux. En plus, ils ne pourront répondre à aucune de vos questions.

Afin de vous "faire la main", vous devrez voir beaucoup de voitures similaires; au début, je vous suggère d'aller voir tous les exemplaires annoncés, peu importe le prix et la condition. Vous y apprendrez beaucoup de choses sur les faiblesses du modèle en question, le prix de certains travaux, des recommandations d'ateliers.

Lorsque vous commencerez à en avoir marre, il vous faudra devenir plus sélectif lors de votre premier contact téléphonique. Voici quelques questions importantes:

Depuis combien de temps le vendeur possède t'il la voiture? Pourquoi est-elle à vendre? S'il en est écœuré ou s'il vient tout juste de l'acheter, c'est probablement une catastrophe.

Quels travaux ont été faits? Essayez de remonter l'historique le plus loin possible. Cela devrait vous permettre de savoir s'il s'agit d'une voiture qui a toujours été entretenue ou d'une épave récupérée.

Quels travaux restent à faire? Si le vendeur vous annonce candidement au téléphone que le moteur claque, que les pneus sont finis, que l'intérieur est fatigué et que le "putty" décolle autour des passages de roues, mieux vaut faire une croix là dessus.

La voiture a t'elle beaucoup roulé récemment? Plusieurs voitures anciennes roulent très peu, et s'avèrent de véritables catastrophes dès qu'elles s'écartent de la maison. Encore pire, si la voiture n'a pas roulé depuis plusieurs années, elle peut être tout simplement hors d'usage même si elle était parfaite au départ, et demandera en plus une inspection pour être ré-immatriculée.

Vous aurez besoin d'assistance: lors de vos premiers pas; faites-vous accompagner d'un amateur éclairé qui a déjà possédé et entretenu lui-même une voiture similaire. En fait, après vingt-cinq ans, j'ai appris que je devais toujours me faire accompagner afin de tempérer mes excès d'enthousiasme.

Puis, avant de passer à l'achat, faites inspecter votre bijou par un professionnel. Essentiel s'il s'agit d'une voiture prétendue en parfait état. Dans tous les cas, il est toujours révélateur de faire lever sur vérin une auto avant de l'acheter. Vue par en dessous, beaucoup de choses se révèlent soudain. S'il s'agit d'un projet de restauration, faites évaluer les travaux de carrosserie avant l'achat. Vous aurez probablement à payer le carrossier pour son temps et son déplacement, mais il vaut mieux le faire maintenant que de vous engager dans l'inconnu.

Dans tous les cas, les membres d'un club devraient être en mesure de vous recommander des personnes compétentes.

Dernière étape: combien payer.

Certains pourront me reprocher d'accorder trop d'importance à la valeur de revente. "Je ne l'achète pas pour faire de l'argent", dites-vous. Je l'espère. Mais entre une dépense raisonnable et un gouffre financier, il y a une marge. Il faut tenir compte qu'indépendamment de vos intentions, vous serez peut-être obligé de revendre votre antiquité, le contexte économique étant ce qu'il est. Peut-être aussi après quelques années aurez vous envie de quelque chose d'autre, par exemple le charme d'une Spider après l'agilité d'une Xl/9, et la revente deviendra obligatoire.

La valeur d'un bien est définie comme le prix qu'on peut en obtenir sur le marche, dans un délai raisonnable. Plusieurs perdent de vue œ dernier passage. Si vous faites une mauvaise affaire (par exemple une Alfa GTV à 6 000$ qui parait bien mais qui est couverte de "putty", dont les sièges sont en lambeaux et dont la mécanique vous laissera rapidement tomber) vous y engloutirez rapidement trois fois sa valeur marchande. Si par contre vous achetez une voiture réellement en très bon état mais à un prix exagéré (mettons toujours une GTV, mais à 20,000$), vous ne serez guère plus avancé.

Selon moi, il faut être conscient de la valeur marchande du modèle convoité, ensuite il faut privilégier un exemplaire en parfait état en le payant un prix confortable si nécessaire, mais sans exagération.

Pour terminer, voici quelques exemples réels de petites annonces. . et de leur vraie signification.

1969 Alfa 1750 Berlina, excellent état, $3000:

N 'a pas roulé depuis cinq ans; remisée dans un entrepôt humide (avec le réservoir plein). Freins et carburateurs à refaire. Dix gallons d'essence pourrie à débarrasser. Planchers à réparer avant l'inspection (obligatoire). Prévoir une plate-forme pour l'emmener chez le mécano. puis une autre pour aller chez le carrossier. puis une troisième pour l'inspection Juste en transport et inspection, il y en a déjà pour 500$. Vaut 4000$ en parfait état avec beaucoup de chance. Sinon, vous êtes marié avec.

1959 Abarth Zagato Bialbero, restauration à compléter, 99% complète, $12,000:

Le pare-brise manque I-N-T-R-O-U-\'-A-B-L-E.

1959 Rover P4, intérieur parfait, carrosserie à revoir, 300$ :

Paraît bien: à peine un peu de "putty"dans le bas. A passé quatre ans dehors. Estimation du carrossier: 7000$. Le moteur est démonté depuis 1977. Valeur de revente: négligeable.

1970 Fiat 124 Sport Coupé, (version européenne à carbus), très bon état. Peu de rouille, 2000$:

Offerte par la sœur de la propriétaire et mise en montre par le voisin de la première. Léger choc à l'avant. Bas de caisse et tours d'ailes percés. Alternateur faiblard. Les deux carburateurs se font sentir: démarre sur deux cylindres. Pneus Michelin XAs inusables: ne sont plus produits depuis 1980. Caoutchouc fossilisé. Suspension grince. Vaudrait 2000$ telle que décrite dans 1'annonce.

1963 Alfa Giulia Spider, à restaurer, très bonne carrosserie, 90% complète, US $1700:

Tous les chromes manquent Mécanique, peinture, sièges et toit à refaire. En étant chanceux pour les chromes, coûtera 20,000$ complétée. On peut en acheter une très bonne pour 15,000$ à Montréal.

l959 Alfa Giulietta Sprint, partiellement préparée pour courses "Vintage": 1000$:

De l'aveu du vendeur, il en coûtera $15,000 US avant de pouvoir se montrer sur une piste avec. Pour 18,000$, on peut acheter une Giulietta déjà prête et compétitive... qui a coûté S30,000.

1992 Alfa 164S, 74,000 km, parfait état, rouge, entretenue chez le concessionnaire, 8000$:

D'accord, d'accord, ce n'est pas une voiture ancienne, mais j'ai failli l'acheter. Elle était vraiment parfaite. Elle valait 50,000$ neuve. Le coût d'entretien est d'ailleurs toujours celui d'une voiture de $50,000.

1974 Fiat Spider, peinture neuve (rouge),moteur neuf, headers, mags, jamais sortie l'hiver, $4500:

Beau moteur. Beaux mags. Belle peinture. Çà fait deux ans que Gino l'a. Gino ne l'a jamais sortie l'hiver. Les 9 propriétaires précédents? Comment savoir? Pourquoi la structure est-elle pourrie? A la fin de l'été, ça fera une belle auto pour pièces.

1974 Alfa 2000 GTV, excellente mécanique, peinture à refaire, $2500:

Après quatre ans à essayer de la faire marcher correctement, elle avait déjà coûté $9000 à son propriétaire. Découragé, il a fait confiance à une certaine école de carrosserie pour la repeindre à peu de frais. Une vraie catastrophe. Au métal/primer, toute la finition est démontée. Pas pour les petites natures.

1967 Alfa Giulia Sprint GT. Très bon état $2800:

Parait pas pire par une nuit pluvieuse. Ressorts de Berline je ne savais pas que cette auto existait en 4 x 4. Intérieur de 2000 GTV; fixation des sièges bricolée. Il faudrait un toit ouvrant pour que je puisse la conduire. Avec en plus la suspension, je commence à avoir le vertige. Moteur part sur un, puis deux, puis trois cylindres. Remarque: il n'y a pas de filtre à air. La carrosserie est décente, mais le tout a l'air d'un bricolage d'amateur peu doué. Ne vaut même pas la peine de faire le tour du bloc. D'ailleurs, elle n'est pas immatriculée.

1967 Alfa Giulia Sprint GT. A restaurer. $3000:

Carrosserie à refaire. Structure renforcée avec des fer angles. Sièges à refaire. Arrêtée depuis dix ans. Proprio. ne sait pas si le moteur est saisi. Vaut $300 pour les pièces. Je l'achète. J'ai revendu des pièces... pour $300. Il me reste un set de mags... dans la cabane à jardin depuis 7 ans.

1982 Alfa GTV-6, aucune rouille, $7000 US:

En Pennsylvanie. Le propriétaire vous GARANTIT au téléphone que l'auto n'est pas rouillée. Après douze heures de route, vous découvrez... qu'elle est percée à trois endroits. Et pan! dans les dents.

1979 Fiat X 1/9, parfait état mécanique, carrosserie et intérieur, $3500:

La mécanique est parfaite. Le "putty" est parfait en dessous des retouches à la cacanne de primer. Les housses de sièges Canadian Tirepousse sont parfaites. Que voulez-vous, l'auto appartient à un mécanicien Pour lui ce qui compte c'est la mécanique.

1974 Fiat X1/9, bon état pour 1'année, $2500:

Toutes les autres 1974 sont à la ferraille depuis vingt ans. Etait déjà percée en 1978.

©VEA


 


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