L'ACHAT D'UNE VOITURE ANCIENNE (2ème
partie)
par Yves Boulanger
L'originalité
On trouve parmi certains groupes de collectionneurs
(Corvette en particulier) une obsession du détail. Des
volumes entiers sont disponibles pour indiquer la configuration
d'origine de chaque détail. Par exemple, comment était
orienté chaque collier à boyau lors de la pose du
moteur. Un autre aspect est l'agencement des numéros de
pièces. Le numéro du bloc moteur doit être
celui d'origine tel que certifié par la documentation du
fabricant. Les périphériques (alternateur, démarreur,
distributeur, en fait à peu près tout ce qui finit
en " eur " sauf le conducteur) doivent être datés
de la même période que celle dans laquelle l'auto
a été fabriquée.
On en vient à se demander si on a affaire
à des amateurs d'auto ou à des comptables.
Typiquement, lorsqu'on achète une auto vieille
de 30 ans, plusieurs de ces composantes ont été
changées lors de réparations. Que faire? Il existe
(essentiellement aux USA) des revendeurs spécialisés
qui écument les cours à scrap et qui peuvent fournir
des pièces avec les bonnes dates. Et si le bloc moteur
est disparu? Pas de problème, des spécialistes peuvent
vous trouver un bloc similaire, limer la plaque d'identification
et y poinçonner le numéro de série voulu.
L'originalité de cet assemblage de pièces
n'est donc que superficiel. Il s'agit purement d'un exercice visant
à séparer ceux qui veulent faire du tir au poignet
de portefeuille et ceux qui veulent simplement apprécier
leur auto en la conduisant. Faut croire qu'il y a tellement de
ces autos en circulation qu'il fallait trouver une façon
de les départager lors des concours. Plus tellement un
jugement de la qualité de l'artisan qui a fait le travail,
juste une vérification du respect de la méthode
officielle
Et je vous démontre que cette manie est très
relative. Mise en situation : on découvre que vous êtes
le frère illégitime de Bill Gates, et que celui-ci
dans sa grandeur d'âme vous gratifie de la moitié
de ses actifs. Vous rêvez depuis longtemps d'une Ferrari
250 GTO; vous pouvez maintenant vous la payer sans devenir pusher
en chef. Au prix demandé, allez-vous demander l'originalité
de tout ce qui grouille? Comprenez bien qu'une GTO, c'était
une voiture de compétition client; c.à.d destinée
à des amateurs fortunés et pas toujours talentueux.
Typiquement, une GTO a dans sa carrière défoncé
tous les murs de pierre d'Europe, pété son moteur
trois ou quatre fois et ainsi de suite. En fait il est douteux
qu'une seule des 39 GTO ait encore son moteur d'origine. Et si
celle qu'on vous propose a reçu lors de sa carrière
chez Écurie Francorchamps un moteur 330 qui lui a permis
une victoire d'envergure? Allez-vous le mettre aux ordures? (En
plus, dites vous bien qu'au prix où vous allez payer votre
GTO, dépenser $100 000 pour y remettre un 250 refait à
neuf est aussi secondaire que pour moi de débourser $80
pour faire évaluer mon Alfa. Pourrait aussi bien y avoir
un 327 sous le capot.)
Cette manie de l ' " originalité "
à tout prix ne semble guère sévir dans le
domaine des autos européennes, et c'est une bonne chose.
Les propriétaires semblent mettre l'emphase sur la conduite
de leurs autos et non sur la béate admiration mutuelle
de reliques immobiles. A tout le moins devrait-on éviter
les transformations qui vont à l'encontre du caractère
d'époque du modèle considéré; p. ex.
des jantes en alliage modernes de 16 pouces avec des pneus série
50 sur une Alfa Duetto.
Et les exotiques
On a tous bavé d'envie (enfin j'imagine)
en lisant notre magazine automobile préféré
lorsque les chroniqueurs se payaient la traite en essayant une
Miura, ou une DB5, ou (inscrivez ici le nom de l'exotique de vos
rêves). Naturellement, bien peu d'entre nous peuvent accéder
à ces rêves
ce qui n'empêche pas ceux-ci
de nous hanter.
Et puis un jour, vous devenez un peu à l'aise.
Bon coup en bourse (sûrement pas cette année), héritage,
Loto-Québec, etc
vous voici avec $40,000 dans vos
poches et l'envie d'aller faire un tour au sous-sol de chez Scotti
vous démange.
Faut bien comprendre ici qu'une Ferrari neuve (ou
une Aston, ou une Maserati, ou une ce que vous voudrez) se vend
$200,000 et plus, et que le budget d'entretien qui vient avec
implique certains moyens. La plupart de ces bolides dorment 6
jours sur 7 dans un garage et font peu de kilométrage.
Les deux travaux d'entretien qui reviennent le plus souvent sont
: l'embrayage (les 6 autres jours le propriétaire conduit
une grosse Mercedes à boîte auto.) et la courroie
d'arbre à cames. Pas pour le kilométrage, mais parce
que le caoutchouc se dessèche avec l'âge. Aussi bien
de changer tous les joints en même temps puisqu'il faut
sortir le moteur, il sont secs eux aussi. Des travaux qui se chiffrent
à coup de $10,000
qu'il s'agisse d'une 355 neuve ou
d'une 308 de 1975. Ayoye! Vous n'êtes plus aussi à
l'aise qu'au début du paragraphe! Et couper les coins ronds
peut engendrer des traumatismes encore plus importants
voulez-vous
savoir ce que coûte la remise à neuf d'une boîte
de vitesses?
Donc l'envie d'une 308GTS qui semblait abordable
à $30,000 est en train de se refroidir.
Puis vous entendez quelqu'un du club qui parle de
la fameuse Moritacco Mexico (pas la S) qui dort dans un hangar
de St-Cyprien. Oui, celle avec le V8 AMC Marlin. Paraît
qu'on peut l'avoir pour $5000; puis le moteur d'origine refait
à neuf traîne quelque part chez un mécano
des environs (il n'a jamais été payé et ne
demande qu'à s'en débarrasser), on peut l'avoir
pour des pinottes. En budgétisant un bon $20,000 pour remettre
tout çà ensemble (relisez mon article sur les coûts
d'une restauration!) vous pourriez avoir une auto super rare et
exotique à souhait! Au diable le rationnel, on ne vit qu'une
fois.
Vous plongez dans l'aventure et y engloutissez deux
fois ce que vous aviez prévu. Si les pièces de Ferrari
308 sont assez disponibles (il y en a eu des milliers de construites
)
pour quelque chose d'un peu plus rare (parlez à un ex-propriétaire
de Lamborghini) attendez vous à des frustrations. Pour
une marque obscure comme cette pauvre Moritacco, il faut fréquemment
penser à faire fabriquer des pièces sur mesure
c'est plus le même prix. (je vous mets même au défi
de trouver quoi que ce soit
)
Oublions la deuxième hypothèque que
vous avez dû souscrire, le jour de gloire est arrivé.
: vous voici au volant de votre bolide par une belle journée
d'automne (elle devait rouler au printemps, mais on n'a jamais
spécifié l'année). Le moteur gronde. L'auto
accélère. Vous passez la deuxième et vous
vous cognez les jointures sur le cendrier. Enfin. Le moteur continue
de pousser comme un fou. Le grondement devient assourdissant.
Voici quelques virages. Oupse! Le train arrière veut se
balader. Surtout sur les bosses (on est au Québec); la
suspension manque de débattement. Après une demi-heure
dans le bruit, la chaleur (le moteur est 10 cm derrière
vous) et à se battre avec le lourd volant déporté
vers la gauche (les pédales sont déportées
vers le centre), vous en avez assez. Vous venez de découvrir
ce qu'est une auto artisanale
personne n'en a fait le développement.
Un vrai fiasco. C'est pour çà qu'elle est si rare.
Dans un numéro anniversaire de Road &
Track, les chroniqueurs faisaient le point sur les essais les
plus mémorables de leur carrière. L'un d'entre eux
cite alors le cas de l'Aston Martin DB6. Cette auto lui avait
paru être un vrai camion, une déception de premier
ordre. Il n'avait pas laissé transparaître cette
perception dans l'essai; il croyait que c'était lui qui
n'avait pas compris quelque chose. Désolé pour les
amateurs d'Aston
mais les chroniqueurs ont une certaine
complaisance qui contribue à entretenir nos rêves.
En résumé, avant de s'embarquer avec
une exotique, il faut :
- avoir les moyens non seulement d'acheter mais
aussi de garder en marche le bolide en question, ce qui implique
un budget annuel d'entretien (et d'assurance!) de plusieurs milliers
de dollars;
- bien considérer les aléas d'entretien de chaque
modèle (et ils ne sont pas égaux) côté
faiblesses techniques et disponibilité des pièces;
- essayer le modèle convoité pour confirmer qu'on
y trouve un agrément réel.
Et, sur le dernier point, pas évident d'apprécier
les mérites d'un bolide dans les conditions de circulation
d'aujourd'hui
je l'ai déjà dit, pour ma part
je préfère conduire rapidement une voiture lente
que de conduire lentement une voiture rapide. Et vive le 1300
Alfa.
Si vous vous embarquez là dedans à
la légère, songez qu'il ne sera pas aussi facile
de trouver preneur pour une Moritacco de $50 000 que pour une
2CV de $10 000. Qui lit les petites annonces du Journal de Montréal
avec $50 000 en poche?
©VEA