L'ACHAT D'UNE VOITURE ANCIENNE
AU QUÉBEC EN 2011
par
Yves Boulanger
(Note de l'auteur : je revisite un sujet
que j'ai abordé il y a une quinzaine d'années. Cette série
de textes demeure accessible sur le site du VEA. Voir
ci-dessous)
J'ai passé quelque temps en
2009-2010 à chercher une autre auto ancienne. Recherche qui se transforma
en quête de la quadrature du cercle, pour toutes sortes de raisons. J'ai
néanmoins accumulé bon nombre d'observations pendant cette période
à vous d'en profiter.
Qu'y a-t-il sur le marché
québécois ?
En 2011, le marché de
l'auto ancienne est d'abord et avant tout sur internet. Au Québec, les
rubriques " auto d'époque " de Kijiji et Lespac recueillent entre
1000 et 2000 véhicules à vendre en tout temps. Avec patience, on
y voit apparaître n'importe quoi, de la Ford Mustang à la Sabra Sport.
Le
phénomène internet a enflé la tête de certains vendeurs,
leur donnant l'illusion qu'ils s'adressent au marché mondial ; le web a
beau aplanir les frontières, ce n'est pas demain que les Américains
viendront acquérir au Canada des autos plutôt communes comme une
Porsche 911SC. Et pas rare non plus sont ceux qui ne comprennent rien à
ce qu'ils ont à offrir, comme ce pépé qui, devant la bulle
spéculative des muscle cars, a offert sa Chevelle 300 Deluxe 4 portes,
307 Powerglide, première main, pour $34,000 ferme. Ou y avait-il un zéro
en trop ?
Bon, faisons nos devoirs et tentons de trier le bon
grain de l'ivraie avant de se lancer sur la route pour visiter tous ces rêveurs.
Lorsqu'on
pose les bonnes questions, un portrait se dessine : un bon nombre, j'oserais dire
la majorité des autos anciennes offertes sur le marché sont à
vendre parce qu'elles ne servent presque pas, souvent depuis plusieurs années.
J'ai entendu tous les motifs : madame n'aime pas rouler dedans faute de climatisation,
c'est la crise chaque fois qu'il faut dépenser pour la réparer,
le coffre est trop exigu pour les sacs de golf
ou les bébés,
etc. etc. Et la " belle " dort au garage quand elle est chanceuse, mais
souvent dehors.
Et lorsqu'on inspecte ces merveilles, le peu
d'utilisation se traduit généralement par un manque d'entretien.
Pneus craquelés, freins grippés, moteur qui cafouille, capote rébarbative,
jeu dans la direction, fusible qui saute ou pot d'échappement qui crève
pendant l'essai routier; sur les dizaines d'autos que j'ai essayées en
réponse à des annonces classées aucune n'était impeccable
- la plupart n'étaient même pas légales telles quelles. Et
on parle d'une gamme de prix qui va jusqu'à $30,000.
(Il y a eu deux
exceptions : dans les deux cas, les autos de membres du VEA référées
de bouche à oreille.)
Le coût d'une restauration
Printemps
2010, spasme cérébral. Je vois une annonce (hors Québec)
pour un rêve de jeunesse (j'ai failli écrire un vieux rêve
de jeunesse, mais
pléonasme.) : un coupé Ferrari 250GT 1959
dans son jus, fraîchement sorti de grange. Le prix n'est pas indiqué,
mais à voir l'état il devrait être abordable. Si on peut la
restaurer en y mettant de l'huile de bras, on devrait pouvoir s'en tirer pour
je ne sais pas. Il y a un détail qui m'agace : le pare choc n'est
pas le bon et la grille d'origine manque. Avant d'aller trop loin, je prends contact
à travers internet auprès d'un spécialiste qui a quelques
restaurations de 250GT à son actif. Au téléphone, il me dit
que le coût d'une restauration complète avoisine les $300,000, si
l'auto n'est pas trop mal en point. Le nez esquinté pourrait augmenter
les coûts. De son propre aveu une restauration n'est jamais rentable.
Même
en rêvant de faire la restauration à moindre coût, même
en obtenant l'auto gratis, elle n'en vaut pas la peine !!!
Un
autre exemple paru récemment sur " Bring A Trailer " fut un cabriolet
Lancia Appia à restaurer, offert pour $2500. Cette petite auto pleine de
charme, sinon de performance, ressemble à un cabriolet Maserati en miniature,
les deux étant issues de chez Vignale. Mais voilà, restaurer cette
Lancia de fond en comble est un projet tout aussi ambitieux que " ma "
250 ; je vois mal comment on pourrait s'en sortir en bas des 6 chiffres, les pièces
d'Appia n'étant guère plus communes que celles des 250. Mais si
charmant soit-il, l'attrait de ce cabriolet mû par un V4 1100cc est assez
limité sur le marché et elle ne vaudra guère plus de $20,000
une fois complétée
en d'autres termes, le triste destin de
cet exemplaire est de servir de donneuse de pièces à une autre Appia.
L'évidence est parfois difficile à admettre.
A
moins d'avoir la capacité, le temps et le goût de tout faire soi-même,
une restauration n'est jamais payante. Si vous connaissez une exception, je veux
la connaître !
J'achève la remise en route de ma dernière
Alfa (un coupé Bertone). Pour refaire une peinture, la sellerie et une
petite révision mécanique qui occupe mon rare temps libre depuis
2 ans, j'en suis à plus de $10,000. On ne parle pas de restaurer une épave
ou de refaire le moteur, mais bien de simplement rafraîchir une auto exempte
de rouille et arrivée par la route. Et pendant ce temps, je ne roule pas.
Si c'était à refaire
La rareté
Quand
on se lance dans l'aventure de l'auto ancienne, ce n'est jamais pour un motif
rationnel. On fait souvent référence à des rêves de
jeunesse. Pour les plus mordus d'entre nous ces rêves sont souvent ceux
de modèles qu'on ne voyait que dans des magazines. Parce que trop chers,
parce que trop spécialisés, parce que pas disponibles ici.
C'est
alors bien tentant d'acquérir un modèle rare. Faute d'une Ferrari
250, je me suis laissé attirer par deux belles italiennes du début
1960. Deux modèles rarissimes. Mais voila, il faut les entretenir. N'avoir
accès à aucun réseau local pour les pièces ou pour
obtenir des conseils techniques, passe encore avec un budget adéquat et
des spécialistes bien stockés quelque part sur la planète.
Mais y en t-il vraiment ? Certains modèles ont si peu survécu qu'ils
ne justifient aucune refabrication. S'il faut écumer la planète
pour un chapeau de distributeur ou une rotule de direction provenant de vieux
stocks d'origine, que se passera t-il le jour ou vous chercherez un pare-brise
? Le fait de transformer la recherche de la moindre babioche en chasse au trésor,
s'il ne vient pas éroder votre passion à travers votre portefeuille,
y parviendra tout de même à travers les longues périodes pendant
lesquelles votre belle sera immobile.
La première :
un coupé Lancia Flaminia Pininfarina, remisé dans un garage de Montréal
depuis des années. Les pneus sont secs - des 175R400, çà
ne se fabrique plus. Faudra y mettre des ZX 165R400 comme une traction, voilà
$1000 à dépenser pour un compromis. L'intérieur cuir a souffert
de l'humidité, encore $2000. La caisse est belle, mais la peinture un peu
passée
et elle est brune. Un autre $5000, si la peinture ne cache
rien. La mécanique d'une Lancia est une merveille digne de l'horlogerie
helvète. Mais le moteur cafouille au ralenti, des pétarades émanent
du carbu 3 corps. Après référence sur un forum les experts
me disent que le moteur de la Flaminia est increvable, sauf s'il est laissé
longtemps immobile. Les poussoirs collent et au démarrage les tiges de
poussoir peuvent plier. Symptôme ? Un ralenti inégal et des carburateurs
qui pétaradent. Et on me signale que refaire un moteur de Flaminia peut
engloutir $10,000 de pièces, puisqu'il faut souvent les faire fabriquer
La
seconde : une Fiat 2300S. Dotée d'une mécanique classique, plus
simple que la Flaminia dont elle était une concurrente directe, cette Fiat
est beaucoup moins cotée que la Lancia. Un exemplaire à restaurer
est apparu sur le marché québécois fin 2010, mais j'ai un
contact pour en importer une en fin de restauration (à perte, bien sûr)
pour 10,000 Euros. Ce coupé a beaucoup de panache grâce à
sa ligne très fin-1950 due à Ghia, mais la pièce de résistance
est son 6 cylindres dessiné par l'ing. Lampredi dont la sonorité
est un envoûtement total. La 2300S a été diffusée au
compte goutte en Amérique, et même en Europe les ventes ont été
marginales. Après quelques recherches, il existe un spécialiste
hollandais pour ce modèle qui offre à prix d'or les quelques pièces
NOS ou d'occasion qu'il réussit à dénicher. Inutile de préciser
que la gamme de pièces est loin d'être complète, rien que
la remise à neuf de la suspension pourtant très classique pourrait
être un projet de recherche digne d'un archéologue.
On
pourrait dresser la liste des modèles bien supportés. Elle serait
courte et autant les absentes que les présentes susciteraient quelques
surprises. Mais plus simple, avant d'acheter prenez l'avis auprès de ceux
qui roulent déjà ce modèle au VEA. S'il n'y en a pas, c'est
un symptôme.
Les prix sont-ils réalistes ?
Au
moment de vendre une ancienne, on est fort tenté de baser le prix de vente
sur les cotes publiées par différents magazines spécialisés.
Mais le hic, c'est que ces cotes reflètent un marché autre que le
nôtre. La demande pour l'auto ancienne au Québec est faible, à
plus forte raison d'ancienne européenne ; il est probable que la brièveté
de la belle saison y est pour quelque chose.
Vous vous dites
" pourquoi donner ma Zorglub Farinetti sur le marché québécois
alors qu'elle vaut le double en Europe ? Je vais l'annoncer là-bas
". Si vous pensez qu'un Européen va venir chercher une auto au Québec
sans y trouver un avantage monétaire important, au-delà des frais
vous rêvez. À moins qu'elle ne soit vraiment très, trèèès
rare et désirable. Souvenons-nous aussi qu'une auto peut être rare
justement parce qu'elle est sans grand intérêt.
Mais
il y a plus. Les cotes européennes prennent en compte des facteurs locaux
pas toujours évidents. Les cotes britanniques sont pour des modèles
à direction à droite, beaucoup plus rares que les versions à
gauche. Les cotes françaises sont pour des modèles en carte grise
normale, donc immatriculés en sol français depuis l'origine. Ces
cotes ne s'appliquent pas à VOTRE auto.
Au-delà
de ces discussions, mes contacts là-bas me signalent que ces cotes ne reflètent
que le marché des commerçants spécialisés et pas celui
des particuliers, ni l'effet encore actif de la récession. On se souviendra
ensuite que les revenus des magazines qui publient ces cotes sont en bonne partie
constitués de publicités de ces mêmes commerçants.
Tirez-en vos conclusions.
Réglé le cas des cotes.
Les
évaluations d'assurance ne sont guère mieux comprises. Ces évaluations
sont basées sur la valeur de remplacement - un concept différent
de celui de la valeur marchande. Etant donné qu'on met pratiquement toujours
plus d'argent dans une auto ancienne que ce qu'on peut en tirer à la revente,
la valeur de remplacement tient en compte ce facteur afin que nous ne soyons pas
pénalisés en cas de perte. La dernière ancienne que j'ai
vendue a changé de main pour la moitié du prix de son évaluation
d'assurance, et je n'étais pas mécontent.
J'ai
puisé cette définition de la valeur marchande d'un bien sur internet
:
La valeur marchande d'un produit est le prix auquel il se vend sur le marché.
Il dépend de son utilité et se détermine au jour le jour
par les perpétuelles fluctuations des prix sur les marchés en fonction
de la loi de l'offre et de la demande.
Après deux ans
de suivi des annonces internet, je revois à répétition des
autos qui reviennent ; parfois le prix baisse graduellement, parfois pas. Lors
de mes visites, j'ai à plus d'une reprise eu l'impression ou même
la certitude d'avoir été le premier visiteur. Dans un cas, une Dino
308, l'auto était annoncée sur plusieurs médias nord-américains
depuis 6 mois, et l'auto était excellente (seuls besoins : des pneus neufs
et rafraîchir la sellerie) et le prix très raisonnable (moins de
$20,000). J'ai été le premier à aller la voir. Elle est restée
un bon moment sur le marché après ma visite et l'est peut être
même encore. Si on se fie à la loi du marché, le prix était
encore trop élevé !
Un second cas, une Porsche
911 2,7 que j'avais remarquée au début 2009 sur Kijiji, était
toujours disponible en mai 2010. Le prix annoncé, après avoir fluctué
à la hausse (une évaluation de $22,000 !), était revenu à
$16,000. L'auto avait même été offerte avec une 450 SL en
prime. L'auto est excellente, la plus belle carrosserie de toutes mes visites,
et la mécanique tourne bien. Ses seuls défauts : des sièges
à refaire, et de beaux pneus Bridgestone tout neufs mais trop gros. Quelques
jours après ma visite le vendeur m'appelle pour me l'offrir à $14,000.
Il admet qu'en un an et demi, j'ai été son seul visiteur. Malheureusement,
je vais être hérétique : la conduite d'une 911 ne m'emballe
pas. En décembre 2010, l'auto était toujours offerte à $12,000.
Est-ce toujours trop cher ?
Il faudra bien que les vendeurs
comprennent que lorsqu'une auto a été annoncée par des médias
pertinents pendant quelques semaines, en saison (oublions le milieu d'hiver),
et qu'elle n'a pas trouvé preneur, c'est que le prix est trop élevé
: la demande ne répond pas à l'offre. A plus forte raison, si les
amateurs restent invisibles ou virtuels (" give me your best price and I
send you a check ") il faut repenser votre stratégie.
Il
faudra aussi qu'ils comprennent que la condition a un effet important sur le prix.
Une Fiat ou une Alfa Spider dont la peinture est à refaire, c'est au moins
$5000 de frais sur une auto qu'on peut trouver en bon état autour de $9000.
Alors on commence à compter à $4000. Et si la mécanique est
négligée
on se retrouve rapidement avec une auto qui ne vaut
pas grand-chose. Cessez de rêver et voyez ce que vous avez sans vous raconter
de mensonges.
Lorsque je vois ces milliers d'annonces pour
des autos qui ne se vendent pas, pour des belles et des moins belles, pour des
projets insensés, pour des choucroutes, pour des épaves, pour des
insignifiances, pour des grandes classiques et des moins grandes, et qui sont
réannoncées de façon cyclique, une pensée me vient
à l'esprit : il y a trop d'autos anciennes. Trop d'autos pour le nombre
de garages prêts à les abriter. Trop de projets pour les passionnés
prêts à y engloutir leurs dollars. Trop d'autos pour les amateurs
prêts à les apprécier.
Faudra t-il en envoyer
à la casse?
©VEA
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