FABULEUSE ET SANS LENDEMAIN
Le conte de fée se termine mal
par P. Hoisson
À l'heure où la morosité esthétique
de nos voitures gagne nos rues, où les reproches automobilistiques
deviennent l'obsession des politiciens de tous poils (à
court terme, à n'en pas douter), il est rassurant de pouvoir
plonger dans l'histoire de notre passion pour en extraire des
passages exceptionnels. C'est le cas de cette marque peu connue,
mais remarquable: Alevin, tel était son nom.
En 1924, Jean Nourrain a 19 ans, bricoleur de génie
depuis sa plus tendre enfance, son père forgeron n'y est
sans doute pas étranger, il a déjà réinventé
la bicyclette. À l'époque les vélos sont
lourds, le dérailleur n'a toujours pas fait son apparition,
les freins, à l'instar des voitures, sont inefficaces.
Son vélo est déjà très moderne: cadre
en aluminium renforcé, mini boîte de vitesses très
légère intégrée au pédalier,
plus de chaîne, une courroie crantée la remplace
et sert au freinage par un astucieux système de galets.
Dans son petit village de Bénévent-L'Abbaye, il
est évidemment bien connu, et à cette époque
où l'automobile est encore un luxe réservé
aux nantis, il reçoit plusieurs commandes de ses concitoyens.
Sa notoriété s'étend bien vite à toute
la région. C'est ainsi que dès 1925 il fonde sa
première société: Alevin S.A.R.L., laquelle
prend bien vite de l'expansion. Notre jeune homme a aussi la perspicacité
de voir l'avenir avec clairvoyance, l'automobile est déjà
sur la voie de la démocratisation, en deçà
des voitures de luxe qui restent le privilège d'une classe
(très) aisée, les voitures dites populaires, on
devrait dire bourgeoises, ont déjà vu le jour et
les ventes progressent.
Sa passion de la mécanique encourage Jean Nourrain à
s'engager sur ce marché porteur, comme on dirait aujourd'hui.
Sa petite société se porte bien, en 1926, dix employés
fabriquent sa bicyclette poétiquement nommée "Exocet".
Son cerveau en ébullition ne peut se contenter de gérer
une société, fût-elle florissante, aussi,
le premier prototype d'une petite voiture ultra légère
voit le jour cette même année 1926.
Elle est remarquable à plus d'un titre, il
s'agit en fait de la première monocoque: adieu châssis
lourd et encombrant, seuls des renforts stratégiques aident
la structure en aluminium coulé. Les éléments
mécaniques sont rapportés sur cette caisse par des
sous-ensembles pré-montés et fixés par boulonnage,
très exactement la technique utilisée aujourd'hui
par tous les constructeurs de grande série. Les suspensions
sont d'une simplicité désarmante, des bras tirés
suspendus par des ressorts en caoutchouc synthétique (une
invention allemande récente) auxquels sont incorporés
des amortisseurs à friction, le tout étant très
léger et économique. Le poids limité rend
possible l'adoption d'un système de direction directe par
parallélogramme, là encore, simplicité et
légèreté sont les leitmotivs qui seront le
fil conducteur de cette remarquable réalisation. Ainsi
les freins, aux quatre roues s'il vous plaît, reprennent
le système élaboré pour la bicyclette: une
courroie crantée relie deux pignons et des galets assurent
un freinage tout en douceur et très efficace en limitant
le blocage des roues (l'ancêtre de l'ABS?). La commande
par câble restant le seul archaïsme, tout à
fait d'époque! Le moteur en aluminium, entièrement
créé et fabriqué chez Alevin n'a lui non
plus rien d'orthodoxe, même s'il reprend des idées
déjà vues ailleurs: 2 cylindres en ligne, mais à
plat, 2 temps, borgne, c'est-à-dire sans culasse, il se
distingue aussi par l'absence totale de joints: la dépression
créée par le moteur évite toute perte de
fluides. La transmission est un modèle d'ingéniosité,
les synchros sont associés à des pignons droits,
ce qui signifie qu'elle apporte un meilleur rendement en l'absence
de poussée latérale comme c'est le cas avec les
pignons hélicoïdaux. Le gain de poids et l'efficacité
qui en résultent sont évidents, on se rapproche
ainsi de la moto. Tous ces ingrédients font de cette petite
automobile un modèle d'ingénierie. De plus, le soin
apporté à la fabrication de cette voiture, compte
tenu de son prix de vente compétitif, en fait une véritable
révolution.
Dévoilée au Salon de l'Automobile
de Paris en octobre 1927, c'est la ruée sur le stand Alevin,
l'Hippocampe, car c'est son petit nom, embrase les foules et remplit
les carnets de commande de la petite firme. Abasourdi par cet
engouement, notre jeune entrepreneur, il a alors 22 ans, se lance
dans un nouveau domaine bien inconnu celui-là, la recherche
de capitaux. Il faut savoir que dans ces années, le crédit
personnel était inexistant, "on ne prête qu'aux
riches", ce dicton a d'ailleurs survécu jusqu'à
notre époque, dans un contexte pourtant bien différent
Tout comme le fait que de commander un objet manufacturé
imposait au client le versement d'arrhes substantielles, le rendant
de ce fait le propre créancier de son futur achat.
Donc, notre jeune homme disposait d'un capital conséquent,
mais hélas insuffisant pour construire les ateliers, tout
autant qu'au recrutement d'ouvriers, nécessaires à
l'industrialisation de sa merveilleuse petite machine. Sa quête
de capitaux, limitée par son absence de compétence
dans ce domaine si particulier sera longue
et vaine!
Il continuait néanmoins ses créations,
il avait en effet conçu un des premiers "vrais"
canots automobiles équipé de son petit 2 cylindres
issu de l'Hippocampe, mais cette fois à refroidissement
liquide. Les recettes déjà utilisées pour
ses créations précédentes furent mises en
application: coque ultra légère en aluminium, et
système de direction directe rendaient ce bateau extrêmement
agile. Pour les essais de celui-ci, il avait jeté son dévolu
sur une ville connue pour sa notoriété, Monte-Carlo
pour la nommer, tout aussi prestigieuse pour ses mondanités
où l'on y trouvait, entre autres, moult richissimes personnages
en mal de dépenses, ce qui, pensait-il, pouvait l'aider,
et ses casinos, seule option, imaginait-il, à ses déboires
passagers. Il n'en fut rien de ce qu'il avait pensé ou
imaginé, les sommes à sa disposition furent bien
trop vite englouties dans les tentations monégasques et
ce 16 février 1928, l'"Ide", son canot automobile,
coulait au large de St Jean Cap Ferrat, emportant avec lui son
jeune et brillant capitaine.
Sans descendance, ce qui restait de ses biens fut
partagé entre l'État et les autres collectivités
puisque aucun de ses autres créanciers ne put récupérer
quoi que ce soit, et malheureusement, nul ne sut exploiter intelligemment
les nombreuses créations de ce génie si précocement
disparu.
Caractéristiques
Alevin Hippocampe 1927
Moteur: 600 cm3, 2 cylindres, borgne, en
ligne, à plat, 19 ch
Transmission: aux roues arrières, 4 vitesses synchronisées
+ marche arrière
Freins: aux quatre roues, double pignons, courroie crantée
et galet
Direction: directe à parallélogramme
Suspension: av & ar, bras tirés, ressorts en
caoutchouc synthétique, amortisseurs à friction
intégrés
Peformances: vitesse maxi; 95 km/h
©VEA
1er avril 2008