LANCIA AURELIA
Une voiture importante

par Alain Raymond (adapté d'un article paru dans La Presse)

Vincenzo Lancia (1881-1937) commence sa vie professionnelle comme comptable, emploi qu’il abandonne rapidement pour devenir pilote d’essai et de course chez Fiat. Lancia se consacre ensuite à la construction automobile et produit sa première voiture en 1907. Dans les années 20, il innove avec la Lambda monocoque, équipée de freins aux quatre roues, d’une suspension avant indépendante télescopique et d’un moteur V4.

La passion de Lancia pour le sport automobile se traduit par une participation assidue en course et en rallye et de nombreuses victoires. Au fil des ans, ces activités souvent peu lucratives finissent par taxer les ressources financières du constructeur et Lancia se voit obligé de céder son écurie de Formule 1 à Ferrari. C’est d’ailleurs au volant d’une Ferrari-Lancia que le grand Manuel Fangio décroche son quatrième titre de Champion du monde en 1956.

Les victoires en sport automobile, notamment en rallye, se poursuivent dans les années 60, mais la compagnie finit par succomber à la pression et, en 1969, Lancia est absorbé par l’empire Fiat. Malgré la production de plusieurs modèles sport fort séduisants, notamment le beau coupé Fulvia et la diabolique Stratos, Lancia perd graduellement de sa superbe et n’est plus aujourd’hui que l’ombre de sa gloire d’antan.

La référence
Parmi les voitures les plus intéressantes construites par Lancia se trouve l’Aurelia, une voiture qui aura véritablement marqué l’histoire de l’automobile non pas par son succès commercial, mais par les multiples solutions techniques qu’elle avance et qui en font, pour les ingénieurs et les stylistes, une référence inéluctable.

Dévoilée en 1950, la berline Lancia Aurelia B10 comporte de nombreuses innovations techniques qui attirent l’attention des ingénieurs du monde entier. En 1951, la B10 est suivie du coupé B20 dévoilé au Salon de Turin. Carrossé par le maître Pinin Farina, le coupé Aurelia B20 conjugue le confort d’une berline et les performances d’une voiture sport. Ses lignes élégantes et épurées conservent même aujourd’hui un étonnant modernisme, le dessin de l’arrière lui procurant un excellent aérodynamisme.

Les véritables atouts se cachent toutefois sous la carrosserie. Ouvrons donc le capot pour y découvrir le premier V6 de série au monde, développé sous la direction du célèbre ingénieur Vittorio Jano (père des légendaires Alfa Romeo P2, 1750, 2300, 2900 et P3). Affichant une cylindrée de 1,8 litre dans la B10, le V6 passe à 2,5 litres et 118 chevaux sur la B20 de dernière génération, procurant à la belle Aurelia une vitesse de pointe de 180 km/h.

Deuxième surprise, l’absence de boîte de vitesses accolée au moteur! En effet, la boîte est intégrée au pont arrière dans le but d’assurer une répartition idéale du poids entre les essieux avant et arrière, cette solution fort élégante ayant été reprise, entre autres, par Alfa Romeo, Ferrari et les récentes Corvette. Notons aussi les freins arrière «in-board» accolés au différentiel et non dans les roues, assurant ainsi une importante diminution du poids non suspendu (garant d’un excellent comportement routier) et le refroidissement optimal des freins arrière, solution que l’on retrouvera quelques années plus tard sur la divine Jaguar Type E (1961).

Autre originalité de l’Aurelia, la suspension avant indépendante et télescopique avec amortisseurs réglables et «remplissables», le circuit hydraulique étant doté d’une pompe manuelle qu’il faut actionner périodiquement pour remplir les amortisseurs!

À l’arrière, la Lancia comporte un essieu de type De Dion, le premier à équiper une voiture de grande série. Notons aussi que l’Aurelia a été la première voiture de série au monde à être équipée de pneus à carcasse radiale, la berline B10 de 1950 ayant devancé les Citroën à ce chapitre (selon Jonathan Wood, 50 ans de grands classiques).

Berlinetta Gran Turismo
Ainsi équipée et bénéficiant d’un comportement routier de très haut niveau et de performances remarquables pour l’époque, la «berlinetta» Aurelia illustre parfaitement le concept de la voiture Grand Tourisme : le confort d’une berline et les performances d’une voiture sport. Pour faire la démonstration de ses qualités sportives, l’Aurelia remporte de nombreuses victoires, notamment aux Mille Miglia de 1951 où une B20 de 91 chevaux n’est devancée à la ligne d’arrivée que par une Ferrari de 240 chevaux. La même Aurelia s’illustre aussi aux 24 Heures du Mans en se classant première de sa catégorie et 11e au classement général. Suivent une victoire magistrale à la Targa Florio de 1952, où les B20 occupent les trois premières places et au Rallye de Monte Carlo en 1954 où une B20 2500 GT donne la première place au classement général à Lancia.

Comme en témoigne son jeune propriétaire montréalais, l’Aurelia, malgré son enviable pedigree sportif, demeure une voiture docile et très agréable à conduire au quotidien. Spacieuse, confortable et très fiable, l’Aurelia 1957 illustrée ici a longtemps vécu au Mexique d’où elle est venue par la route (sur remorque) jusqu’à Montréal en 1997. Non restaurée, à part la réfection du garnissage intérieur et une nouvelle peinture, mais encore en très bon état, la belle Lancia est une denrée très rare dans nos contrées.

Dans le monde de la voiture ancienne, il y en a certes de plus belles, de plus performantes, de plus voyantes et de plus marquantes, mais l’Aurelia, grâce à ses nombreuses «premières» et son enviable palmares sportif, se classe dans la catégorie très restreinte des voitures dites «importantes».

©VEA


 


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