AVOIR OU NE PAS AVOIR
(ou le testament d'un collectionneur manqué)
par Yves Boulanger
Note de l'auteur : toute ressemblance avec des personnes vivantes
n'est certes pas une coïncidence
Certains propriétaires d'autos anciennes
sont des modérés : par nostalgie, ils acquièrent
un objet dont ils sont fiers mais qui ne prend pas une place démesurée
dans leur vie.
Puis il y a les passionnés profonds: ils
ont possédé plusieurs anciennes au fil des ans,
généralement plus d'une à la fois. Ils connaissent
à fond l'historique et les modèles de leurs marques
préférées. Ils lisent constamment toutes
sortes de publications spécialisées, ce qui aggrave
leur état. Lorsqu'ils entendent parler de l'épave
d'un modèle peu commun lors d'une soirée du club,
ils entrent en transe. Ils se voient déjà entreprendre
un autre projet par-dessus les trois déjà en cours
ou en veilleuse. Ils parcourent le globe pour assister à
des expositions, compétitions, concentrations, marchés
aux puces, ventes aux enchères
bref leur vie entière
tourne autour de l'auto ancienne.
Si on rend visite à l'un des pires cas, il
nous fera asseoir au salon
sur un fauteuil cuir récupéré
de sa dernière épave. La table à café
sera ornée d'un carburateur (utilisé récemment),
tandis qu'un pneu à plat ou un radiateur crevé décorera
le vestibule. A table, il vous servira la dernière cuvée
Lamborghini. Puis son épouse (si elle n'a pas encore fui
les lieux) vous dira que la lecture de chevet de notre ami est
le catalogue Eastwood (1) dans lequel il choisit des cadeaux de
Noël
pour elle.
Mais ce " passe-temps " (quel euphémisme)
qui est le nôtre n'est pas fait que d'agrément. Comme
le dit mon ami Jean Claude depuis des années, pour être
passionné, il faut argent, temps et espace. Et l'expérience
m'a (douloureusement) démontré à quel point
il avait raison. En ordre inverse. D'abord l'espace, ensuite le
temps, enfin l'argent. C'est fou ce qu'il faut peu d'argent pour
accumuler trop de projets lorsqu'on a ni le temps, ni l'espace.
De l'espace, il en faut pour un projet de restauration. Une auto
démontée triple de volume. Et il faut de l'espace
pour remiser et entretenir les anciennes qui roulent, et les projets
en attente. Il faut du temps pour les déplacer, les promener
du mécano au carrossier, du carrossier au sellier, du sellier
au mécano; particulièrement si toutes ces mécaniques
sont éparpillées aux 4 coins de la ville. Il faut
du temps pour chercher des pièces, pour trouver l'atelier
de carrosserie le plus compétent au moindre prix, pour
les immatriculer, pour les faire évaluer
et tout
çà avant d'avoir touché au moindre boulon!
Et faute de temps, si on a l'espace, on peut toujours laisser
un projet en veilleuse.
Peut-être notre motivation plus ou moins avouée
est-elle de devenir collectionneur. Comprenez bien qu'un collectionneur
au sens propre, c'est quelqu'un qui accumule des objets de même
nature, dont les exemplaires ont plus ou moins de continuité
entre eux. Entre d'autres termes, avoir pour avoir. S'il existe
des collectionneurs qui accumulent dans des hangars les autos
anciennes comme des timbres-poste, il faut pour en profiter être
véritablement fortuné et avoir à son emploi
une équipe à temps plein à laquelle déléguer
le fardeau d'entretien et de gestion. Fort bien si vous vous appelez
Jay Leno ou Ralph Lauren; si comme moi vous appartenez au commun
des mortels, c'est une autre histoire.
J'ai déjà écrit que si on veut
rouler en ancienne, et que si on veut restaurer une ancienne de
ses mains, il s'agit de deux volets bien distincts de notre passion
qui méritent que l'on acquière
deux autos
distinctes. Mais toujours sous réserve d'en avoir les moyens
en terme d'espace, de temps et d'argent!
Et c'est là qu'est l'attrape : trop de passionnés,
sous le charme de ce modèle-ci et de celui-là, se
font prendre à acheter au gré des occasions des
autos dont ils rêvent depuis longtemps
simplement
parce qu'elles leur plaisent. Pour découvrir que leur rêve
n'est qu'un fardeau additionnel avec lequel ils ne roulent jamais
ou un projet qu'ils n'ont pas la possibilité matérielle
(selon la sainte trilogie espace-temps-argent) de mener à
terme.
C'est pourquoi on trouve si souvent en vente des
projets de restauration avortés. C'est pourquoi certains
semblent perpétuellement offrir en vente leur rêve
de la veille. C'est pourquoi tant de passionnés sont continuellement
en quête d'une autre ancienne.
Avant d'acheter, posez-vous la bonne question :
· Avez-vous vraiment envie d'engager la totalité
de votre temps libre des 5 prochaines années pour restaurer
une auto avec laquelle vous aurez peur d'aller au restaurant si
elle est hors de vue pendant tout le repas?
· Avez-vous le courage d'affronter la circulation d'aujourd'hui
avec un modèle à freins à tambour, sans ceintures
de sécurité, appuie-tête ou pare-brise laminé?
· Le petit bolide bleu destiné à la compétition
dont le moteur cafouille lorsque la radio annonce la circulation
est-il vraiment un plaisir dans les conditions de conduite de
2006? (Passe encore à la campagne, mais sur le Plateau
)
· Le cabriolet deux places dormira t-il au garage toute
la semaine parce qu'il vous faut laisser les enfants à
la garderie en allant au travail?
· Le coupé rallye peu diffusé qu'il vous
fallait à tout prix dormira t-il chez le mécano
un mois sur deux - faute de pièces?
· Le délirant roadster anglais en polyester qui
a été la folie de vos 20 ans cadre t-il encore avec
la maturité qui a succédé à votre
jeunesse?
· Votre budget vous permet-il 25 litres de super aux 100
km, et les réparations en multiples de $1000 qu'exigent
l'italienne de vos rêves même si vous ne l'avez payée
que $25,000?
· L'auto du futur de 1955 est-elle un achat bien réaliste
quand personne ne sait l'entretenir à 200 km à la
ronde?
· Etes-vous à l'aise avec l'idée de garder
un projet de restauration en veilleuse en attendant votre retraite
- dans 10 ans?
Et surtout
La passion peut-elle survivre lorsqu'on possède
une auto qu'on ne conduit pas - même si elle nous plait?
La prochaine fois que Loto-Québec vous fera cadeau d'un
pécule important, avant de vous lancer à la recherche
d'une Moritacco (2), relisez bien ce qui précède
La passion, ça se contrôle en comprenant
bien toutes les contraintes qui nous sont propres : le but étant
d'éviter de transformer le rêve en cauchemar. Mais
il faut aussi éviter de laisser le rationnel étouffer
cette passion : sinon on va se retrouver avec une auto moderne!
(1). fournisseur de matériel de restauration
de carrosserie
(2). insérez ici le nom de l'auto de rêve telle que
définie par votre magazine préféré
©VEA