LA DS AU QUOTIDIEN
par Yves Boulanger
La passion de l'auto ancienne se présente de plusieurs
façons
l'une d'entre elle est le refus de se déplacer
dans l'une des boîtes modernes aseptisées, sans âme
ni ambiance, auxquelles j'assigne l'appellation de déplaçoirs.
Conduire, c'est pour certains pratiquer l'art de contrôler
une machine bien plus que de se rendre quelque part, mais l'orgie
d'assistances électroniques dont sont dotées les
autos modernes nous éloigne de toute perception de la mécanique.
La seule sensation que certaines d'entre elles nous laissent est
apportée par la puissance brute dont elles sont dotées,
ce qui n'est guère approprié aux conditions routières
d'aujourd'hui.
J'ai grandi en découvrant avec fascination les machines
de petit calibre à mécanique hautement affûtée:
mes rêves étaient faits d'Abarth, d'Alpine 1300S,
de Dino 206, de Fulvia HF, d'Alfa GTA
et puis ma première
auto fut une 1750 GTV. 31 ans et 13 Alfas plus tard, j'ai toujours
une GTV, non sans avoir goûté à quelques Lotus.
Mais que fait donc la DS là dedans
on est à
peu près aux antipodes en matière de caractère,
dites-vous. " Acquired Taste ", répondraient
les anglais. Ce sont des propriétaires d'Alfa et de Lancia
qui m'ont fait découvrir la DS (et en même temps
le VEA) et sa technologie unique. J'entretiens mes Alfa moi-même
et après toutes ces années c'est justement l'envie
de découvrir une technologie différente qui a achevé
de me séduire.
J'avais déjà eu la chance de faire la connaissance
de Jean Pierre Durand, dont l'atelier se situait jusqu'à
récemment sur le trajet de 50 km qui me mène quotidiennement
au travail. Jean Pierre m'a donné une leçon de base
sur l'achat d'une DS, et cette leçon se résumait
en deux mots: caisse saine. J'ai acquis en 2000 une DS19 de 1966
en respectant cette règle, mais j'ai dû m'en départir
l'année suivante après avoir assimilé la
leçon numéro deux, qui se résume en un seul
mot: LHS (N.D.L.R: le fameux liquide hydraulique d'origine
qui sera remplacé par le LHM).
En 2003, une DS20 de 1971 apparaît sur le marché.
Jean Pierre connaît l'auto et me confirme le bon état
de sa caisse. On ne peut en dire autant de son apparence: bosses,
rouille mineure sur les portes, peinture fade ou carrément
manquante, intérieur en lambeaux et
une affiche électorale
enfoncée sous le pavillon qui empêche le tissu de
la voûte de s'affaisser. La remise en état se fera
sur 3 ans; rien ne presse car l'auto
roule et roule même très bien, avec l'assistance
des spécialistes bien connus au sein du VEA . Je profite
ici de l'occasion pour remercier Messieurs Durand, Guillot, Ménard
et Vincent qui sont précieux à tous les Citroënistes
du Québec.
À cette époque, j'utilisais un déplaçoir
nippon loué et principalement l'Alfa entre avril et novembre.
Ce qui me permettait de conduire au sens propre et de réduire
le kilométrage de l'autre machin. La DS entra donc dans
ce bal, et s'avéra plus plaisante que l'Alfa à ce
long périple suburbain qui est mon quotidien.
L'an dernier, le bail de la nippone s'est terminé en avril.
La GTV étant immobile pour cause de réfection moteur
par votre humble serviteur, je choisis de faire de la DS mon seul
moyen de transport jusqu'à l'automne. J'ai ainsi parcouru
14,000 km en DS pendant cette période de 6 mois.
Conduire une DS au quotidien, c'est donc :
- Un confort exceptionnel, en particulier pour un conducteur
qui fait 1m93.
- Une fiabilité exemplaire. En 4 ans et 35,000 km, ma
seule panne fut une bobine moyenâgeuse claquée par
temps très chaud.
- Une tenue de route surprenante. Cette auto qui au premier abord
donne la sensation d'une chaloupe a une agilité sidérante.
La caisse penche, mais elle s'accroche et se laisse maltraiter
comme une Mini.
- La boîte hydraulique. Elle devait rendre la conduite
plus facile, elle demande un apprentissage prolongé. Infernal
en période de réchauffement du moteur par temps
froid, l'embrayage automatisé est un charme dans la circulation
dense, couplé au levier de vitesses hydraulique qui se
manipule du bout du doigt (de la main gauche ou droite). En résumé
: une DS sans boîte hydraulique
c'est pas une DS,
plutôt une drôle d'idée
(N.D.L.R:
Il faut savoir que la DS à boîte mécanique
sortie un peu après pour rassurer les acheteurs effrayés
par cette technologie s'appelait " ID ").
- Un défi, celui de maîtriser le talon-pointe!
- L'aérodynamisme qui permet de rouler glaces baissées
sur autoroute, sans turbulences excessives. Pratique par temps
chaud, on baisse les glaces et hop, tant que l'auto bouge on est
à l'aise. Mon déplaçoir climatisé
est resté à la maison tout l'été.
- La garantie de ne pas passer inaperçu
et d'être
vu comme un hurluberlu par tous vos collègues. Comme lorsque
je suis allé assister à un congrès à
Lévis. L'un de mes collègues était inquiet
que je tarde à arriver, croyant que j'étais parti
de Montréal beaucoup plus tôt. Je gare donc la DS
tranquillement devant l'hôtel, sans savoir que la salle
de réunion est au 2ème et qu'ils sont tous là
à me regarder arriver. Et il y a des Français parmi
les participants.
- Et celle de rencontrer beaucoup de curieux. Des Québécois
qui ne connaissent les DS que de nom (cé-ti-vrai que ça
peut rouler sur trois roues?), et ceux qui les connaissent bien
(comme celui qui m'a raconté avoir bravé les tempêtes
de 1971 en DS, alors que lui et ses amis allaient dépanner
les policiers, car après les motoneiges, les DS restaient
le meilleur moyen de transport. Confirmé par un autre qui
a fait du taxi en DS à Chicoutimi).
- Puis les Français (J'en ai eu une/mon père/mon
cousin/mon beauf/etc
), puis un autre dont le père
était modéliste à la fonderie Citroën.
- Puis les Africains: le Sénégalais à qui
ma DS a rappelé celle du voisin de son enfance, et que
tous les enfants du voisinage attendaient son retour pour voir
l'auto "se coucher"; puis le Nord-Africain qui m'a lancé
à un feu rouge "alors l'hydraulique
ça
marche encore?", ce à quoi j'ai répliqué
"oh... y'a des hauts et des bas!".
- Puis chez le barbier. Alors que je gare l'auto, un client sort.
Me voyant arriver, il se précipite dans la boutique d'où
il ressort avec le coiffeur pour m'accueillir. Le client est un
ancien mécano de chez Carrié, et l'autre a eu une
ID dans sa jeunesse. Il me confie
"mais qu'est-ce qu'on
a baisé là dedans
" (pratique confirmée
par d'autres Français d'ailleurs
)
- Et puis ça ne coûte rien. D'accord, ça
tire 11 litres au 100 km. Mais dépréciation zéro,
et coût d'entretien réduit. Au total, ma modeste
nippone louée m'a coûté beaucoup plus que
la DS par kilomètre.
- D'ailleurs, en parlant avec plusieurs anciens propriétaires
de DS, j'en conclus qu'il coûte moins cher de rouler en
DS au Québec en 2008 qu'il y a 40 ans.
- Paraît que c'était merveilleux dans la neige.
Mais je n'ai pas le courage ou la cruauté d'aller jusque
là
Conduisez vos anciennes, elles ne s'en porteront que mieux.
Pour ma part, j'ai maintenant d'autres objectifs. Malgré
mon attachement à cette auto, ne vous surprenez pas que
je l'aie mise en vente. La vie est faite de choix.
©VEA