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CITROEN, MON AMOUR !
"Achtung!" beugla la meute de SS en défonçant la porte des bureaux de la
direction. Seul le vieux balayeur y était. Les travailleurs des usines
Citroën du Quai de Javel avaient tous quitté. Par hommage pour le "patron".
Du paradis, André Citroën, français d'abord et juif ensuite, souriait.
De Gaulle aussi honora "Le petit Juif". Il nationalisa Renault , qui avait
collaboré avec l'ennemi, et n'embarqua que dans des Citroën jusqu'à la fin
de ses jours.
Il ne le regretta pas: le jour de l'attentat, il était dans sa DS 21,
faisant pour la millième fois le trajet de l'Elysée jusqu'à Colombey Les
Deux Eglises. Le général renégat de l'armée française qui avait organisé le
piège, se mit à tirer sur la DS à la mitrailleuse à l'entrée du village Le
Petit Clamart. Il atteignit la DS à plusieurs endroits et lui creva un pneu.
La suspension oléo de la DS, conçue pour permettre aussi de rouler sur trois
roues, fit son travail. La DS présidentielle put se sauver à 150 à l'heure
une roue en moins et passa aussi devant les deux autres embuscades tenues
par de simples soldats.
Le général renégat fut condamné, mais De Gaulle gracia les soldats qui
avaient participé à l'attentat vu qu'ils n'avaient qu'obéi aux ordres de
leur supérieur. Il les envoya cependant suivre de longues sessions de tir
de précision dans un camp spécialisé: "En tant que soldats français , ils
n'auraient jamais du manquer une cible aussi facile" dit-il.
Une passion, je vous dis...
Aiou, Aiou, Aiou! criait l'autre meute de mongols. C'était en 1912: la
croisière jaune, relier Paris à Pékin en autochenille Citroën. à travers
les déserts, les montagnes et les rivières. Cela prit deux ans, mais ce fut
fait.
Une passion je vous répète
Citroën, mon amour !
Chère amie
Tu sembles rigoler de mon amour des Citroën. Comme on pourrait rigoler
de quelqu'un qui "trippe" Corvette ou Ford. Mais tu ne devrais pas
rigoler avec ça. C'est un cas pathologique. Je n'en peu plus de
vivre avec cette passion. Moi, qui à douze ans, m'étais justement
juré de ne jamais avoir de passion afin de ne jamais vivre de grand
chagrin. Me voilà rebandé sur les Citroën comme jamais. Maudites
hormones ! Plus ça change plus c'est pareil! Faut que je règle ça
une bonne fois pour toute...
J'avais 15 ans. En pleine puberté. Mes parents m'avaient envoyé
avec le Club Jeunesse-Camping faire le tour de la Grande-Bretagne.
C'est qu'à Outremont, on nous élève à la dure de dure. Si on redouble
son année scolaire, alors, pour te punir et te mettre un peu de
plomb dans la tête, on t'envoie en pénitence avec des gars et des
filles faire le tour de l'Europe. Style châteaux trois étoiles.
La galère quoi! Les travaux forcés ! Et en plus fallait qu'on se
tape leurs bouffes style pâtisseries à la crème au chocolat. La
misère. La misère des riches. La misère des enfants de riches.
On voyageait dans une Citroën station wagon. Huit ados plus le moniteur.
J'étais assis complètement à l'arrière. Devant moi, une rousse.
Micheline qu'elle s'appelait à peu près. De longs cheveux jusqu'à
la taille. Carottes comme ceux de toutes les filles de cette Ecosse
qu'on visitait. Elle laissait son cœur et sa fenêtre entrouverte.
Ses cheveux volaient au vent effleurant et caressant mon visage.
Je flottais, j'exultais, je capotais. De temps à autre: "Ca va Louis,
pas trop de vent? Veux-tu que je referme la fenêtre?"
- Non.
Bouche bée devant tant de beauté et de félicité, c'était tout ce
que j'étais capable de lui répondre: "non". Un petit "non" sec et
distant. Un moyen "non" sans appel et tellement trop définitif.
Un gros "non" qui ne laissait aucun avenir pour un "oui".
Mais qu'est-ce que j'aurais fait d'un "oui" de toute façon? J'avais
bien trop peur de lui montrer que je n'en aurais rien su faire.
Alors qu'un "non", dit froidement sans un regard, vengeait les êtres
de mon sexe de tout les "non" passés, présents et futurs qui nous
ont été "garochés" sans ménagement par l'autre moitié de l'humanité.
Venger les hommes de tout les temps avec un simple mot d'une seule
syllabe est quand même une belle réalisation pour un jeune homme
de quinze ans. Et avec mille fois moins de risque qu'avec un "oui".
J'avais de toute façon passé par dessus ce nécessaire apprentissage
du "non" qu'un enfant est supposé faire autour de trois ans. Mon
père nous couvrait tellement d'amour que mes trois sœurs et moi
n'avaient jamais pu se résoudre à lui dire "non". Ni à deux ans,
ni à cinq, ni à vingt, ni à quarante-cinq. Il était donc temps d'apprendre
à prononcer ce "non" qui permet de conserver son intégrité. Même
si "intégrité" veut dire "solitude".
Non, je ne ferai pas cet examen. Comme ça, vous ne pourrez pas m'évaluer,
me ficher, me calculer la moyenne. Non, je n'aurai pas d'enfants.
Non, je ne répondrai pas à votre sondage. Non, je ne veux pas demander
de numéro d'assurance-maladie. Non, tu ne pourras jamais avoir ma
clef. Non, je ne prends ni café ni tarte aux pommes. Non, nous n'habiterons
jamais ensemble. Bref "non" afin de ne pas prendre le risque d'échouer.
Donc, lancé pour blesser, ce "non" aride, après avoir touché sa
cible en plein cœur, me revolait au visage pour me ronger l'espoir.
Et c'était ainsi merveilleux. Deux mois, ça a duré. Deux mois de
me faire caresser le visage par ses doux cheveux. Le soir, quelquefois,
je sortais de l'hôtel pour aller m'allonger dans la Citroën. J'y
dormais, le nez accoté sur ce dossier pour sentir son parfum. Un
doux parfum tendrement entremêlé avec l'odeur du char. Sous ma joue,
sous mes mains, le doux velours de laine Citroën référencé au catalogue
sous "Dunlopilo". Et je m'endormais avec des visions d'elle et moi,
main dans la main, en train de voler sur des nuages. Des nuages
d'un confort fabuleux grâce à la fameuse suspension brevetée oléo-pneumatique
Citroën.
Couché dans cette Citroën, j'avais finalement trouvé le parfait
bonheur. Couché dans cette Citroën, j'étais tombé fou amoureux d'elle.
Fou de ses formes, de sa volupté, de son audace. Rien au monde ne
pouvait égaler l'état de grâce dans lequel me tenaient ces folles
nuits lové contre elle. Ses gros coussins de mousse super-confort
auraient guéri la pire hémorroïde du cœur. Au petit matin, avant
que tout le monde se réveille, je l'admirais bouche bée: ses jolis
flancs si élancés, la courbure de sa croupe, ses petits phares si
ronds et si mignons, son beau grand pare-chocs tout effilé qui me
souriait les plus beaux mots d'amour.
Amoureux je vous ai dit?
Mais de "non" en "non", répétés de jour en jour, la pauvre se devait
de se protéger. C'est qu'à quinze ans la vie passe au présent. Le
passé et l'avenir sont trop inaccessibles. A cet âge, un chat est
un chat, et un "non" est un "non". Un petit matin je regagnais en
catimini ma place dans le sous-sol de l'église où on nous avait
couchés. J'entrouvris l'immense porte de bois qui empêchait les
démons de s'infiltrer dans ce lieu sacré. La lumière du petit jour
fit un parfait cône d'éclairage comme pour éclairer Johnny Holliday
lui-même. Et là , je l'aperçus. Elle était allongée, nue, collée
sur mon meilleur ami. Tout le monde dormait sauf elle et moi. Elle
me regardait férocement en caressant la tête de mon chum:
"Voilà ce que tu manques" semblait-elle me dire.
"Je m'en crisse autant que je me crisse de toi et de lui". Essayais-je
de lui dire par des yeux qui se voulaient neutres et indifférents.
Le ventre m'en faisait mal. J'avais envie de "gerber" les 325 pieds
de tripes qu'on est supposé avoir pour changer cette pâtisserie
à la crème en merde brune et puante qui, même essuyée trois fois,
laisse toujours une trace dans les caleçons quand on les achète
d'une couleur trop pâle. Mais, stoïque devant notre malheur que
j'avais tant souhaité et provoqué, je lui lançai un regard qui,
sans équivoque, lui répétait: non, non, non, non, non, non...
Voilà, chère amie, les dessous et les aboutissants de cette folle
passion qui me tenaille les "chnoles" pour les Citroën. Je pourrais
continuer à t'en parler pendant des heures. Je pourrais te conter
cette Citroën, la première que j'ai possédée, toute rouillée mais
qui m'a apporté tant de plaisir. Ou cette autre, jaune-pisse, avec
laquelle j'ai gagné plein de rallyes. Ou la bleu-poudre dans laquelle
je montrai à conduire à ma blonde, ses deux mains bien sur le volant
quand les miennes étaient libertinement libres. Ou encore la vert-fluo
aux sphères crevées qui rebondissait sur les ponts jusqu'à faire
des sauts de trois pieds. Ou la noire, qui rendit l'âme dans une
courbe sur l'autoroute entre Ottawa et Toronto avec un grand soupir
d'huile hydraulique dont la flaque fit prendre le champ à une douzaine
d'américaines. Ou la bourgogne, que je refilais à MTT lorsqu'il
étudiait à Chicoutimi, dont il fallut désinfecter le banc arrière
au fumigène à cause de toutes les cochonneries qu'il y fit avant
de connaître MF. Et encore cette blanche, qui gît toujours dans
le fond de la rivière Rouge après que j'essayai de lui faire descendre
un ravin pour m'éviter un portage. Ou cette bleue, avec laquelle
je fis du cent milles à l'heure poursuivi par la police en plein
milieu de Saint-Hyacinthe avec mon ami Léon.
Mais, bon, vu que je trouve que je me suis déjà trop allongé sur
le sujet, j'arrête là, même pas certain que tu m'aies accompagné
jusqu'ici, pauvre toi...
Cette passion, chère amie, ce n'est malheureusement pas demain que
j'en serai guéri.
Vite, trouvez-moi un psy, que je m'enterre vivant.
©VEA
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