COUCOU LA VOILÀ!

par Gilbert Bureau

Les vieilles automobiles cachées sous la paille au fond des granges, pour le plus grand plaisir des dénicheurs, ça s'est vu bien souvent ; mais cette fois à la grande surprise de Jacques Lemieux qui était PDG d'une usine à St-Hubert, quartier de la banlieue montréalaise, c'est au fond d'un immense atelier et caché par un mur de briques qu'une Citroën dormait depuis la fin de la 2e guerre mondiale. Un ami, Tony De Cergand, collectionneur de belles voitures européennes, a eu la chance d'acheter cette auto qui est à la base des belles constructions de la marque. C'est pourquoi pour en savoir davantage et vous raconter cette histoire peu banale, nous prîmes rendez-vous avec un jeune homme de 87 ans, Jacques Lemieux qui nous attendait en cette fin de matinée d'été des indiens à bord de son voilier amarré au quai de l'Île aux Noix près de Napierville. Il nous avait dit : ne venez pas trop tard car je ne voudrais pas manquer ma sortie journalière en voilier. C'est comme ça, il y a des amateurs d'autos anciennes et les amoureux de la voile, à chacun sa passion! Heureusement pour Tony, sinon Jacques aurait gardé la Citroën pour lui.
Emaillé de diverses anecdotes, entre autres comment ils avaient changé 5 pneus éclatés en allant de St-Jean à Plattsburgh en 1947 , il nous raconta enfin ce qui s'était passé : mon oncle Victor et un de ses amis, garagiste comme lui, avaient acheté en commun, une Citroën cabriolet 1936 qui avait appartenu au consulat français de Montréal. Il faut vous dire qu'à cette époque, une Citroën était une automobile aussi rare que chère, et que même en étant un garagiste bien nanti, l'association était nécessaire pour réunir le capital destiné à l'achat d'une telle automobile.
La guerre de 1939-45 appela ces deux amis au front de Normandie. Adieu, les belles ballades en traction…Avant de partir, ils avaient convenu qu'en cas du décès de l'un, l'autre resterait seul propriétaire de la Citroën. En 1945, après l'armistice, seul l'oncle Victor ayant échappé aux balles des boches, revint au Québec.
Ainsi qu'il avait été convenu, il remit la Citroën en route, et au quart de tour malgré les quatre années de repos forcé, pour s'en servir à nouveau. Mais voilà, c'était sans compter sur l'intervention d'un grincheux , un montréalais d'origine belge nommé Ringuote, héritier du défunt ami, qui voulait récupérer la Citroën de son parent. Devant l'entêtement de Ringuote, mon oncle Victor dit : puisque c'est ainsi, personne n'aura cette Citroën. Il décida alors, pour la faire disparaître, de la monter du garage à l'usine de St-Hubert. Là, en grand secret, il la conduisit au fond de l'usine et il fit édifier un mur qui la cacha à tous les regards.
Le secret fut si bien gardé et la voiture si bien cachée que je ne savais absolument rien de cette affaire. Pourtant j'avais bien connu cette auto, car j'avais joué avec, en imaginant de longs voyages et cela sans sortir du garage comme l'ont fait bien des gamins de mon âge. Pendant sa longue immobilisation due à la guerre j'allais lui tenir compagnie. Il y a quelques années, ayant décidé d'aménager une cantine pour les employés, je fis ouvrir le mur du fond de l'usine. Quelle fut notre surprise en découvrant la Citroën derrière le mur à moitié démoli!

Cette voiture que nous avions cherchée un peu partout revenait à la lumière après un séjour de soixante ans, un peu défraîchie, il est vrai, les mulots avaient mangé le cuir des banquettes, la peinture d'origine d'un beau rouge marron brillant était encore en bon état. Quand la voiture séjourna dehors, les humains ne mangèrent pas les phares, ils se contentèrent de les emporter…Peut-être pour décorer leur cabanon de jardin ?
Cette histoire de Citroën terminée, Jacques Lemieux nous raconta d'autres histoires de " chars ". Je me souviens entre autres, comment son frère avait inventé un compresseur en soufflant avec la bouche dans la tubulure d'admission d'une Studebaker de son père, avec un tube de plastique! Et que sans avoir de permis de conduire, il avait pu la faire rouler à 90 km à l'heure au lieu de 60 sur la route de Québec…
Mais revenons à la Citroën…
Depuis ce temps, la voiture a été vendue à un collectionneur californien qui lui a fait faire une restauration complète…
Tony quant à lui, cherche encore une autre Citroën pour compléter sa collection. Au dernier recensement officiel, il en possédait une bonne vingtaine dans son entrepôt du centre-ville.

Ainsi vont les surprises de la vie…d'une automobile ancienne et des lecteurs à l'affût des bonnes occasion de rire un peu…en ce beau mois d'avril!

©VEA 1er avril 2006



 


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