LES COUTURIERS DE L'AUTOMOBILE
par Alain Raymond (Photos © Alain Raymond)
Pierre Cardin, Coco Chanel, Pierre Balmain, Christian
Dior, Yves Saint Laurent. Ces cinq gourous de la haute couture
française, et plusieurs autres aussi, sont bien connus
un peu partout dans le monde.
Mais connaissiez-vous Chapron, Figoni, Franay, Guilloré
ou Pourtout? Des noms jadis célèbres, aujourd'hui
disparus de l'actualité, mais dont les "beautés
mobiles" continuent d'agrémenter quelques collections
privées et d'émerveiller les amateurs de belles
choses.
De nos jours, quand on parle design automobile,
on pense aux grands studios italiens; à Harley Earl, qui
a si fortement marqué le design américain dans les
années 50 et 60; ou à son compatriote Chris Bangle,
qui règne sur le style parfois controversé de BMW.
Mais on ne pense pas spontanément au design lorsqu'on évoque
l'automobile française des 50 dernières années
à l'exception peut-être de la Citroën DS, née
en 1955 de l'imagination du sculpteur et designer Flaminio Bertoni.
Les carrosses au style flamboyant et aux dimensions
démesurées qui accompagnent ce texte ornaient entre
les deux grandes guerres certains quartiers chics de Paris ou
de la Côte d'Azur. Entre ces créations extravagantes
et les bien modestes Renault 4 et Citroën 2CV apparues par
la suite, il y a plusieurs années-lumière et...
la Deuxième Guerre mondiale.
Les années folles
Durant ces "années folles" que
furent les décennies 20 à 40, l'automobile a connu
en Europe (et en Amérique) ce que certains ont appelé
l'âge d'or. L'automobile était toutefois réservée
à une élite fortunée capable de s'offrir
des Delage, Delahaye et autres Bugatti habillées (le mot
est juste) par des carrossiers rivalisant de créativité
et de talent. Le parallèle avec la haute couture féminine
est inévitable, et c'est d'ailleurs ce qui explique la
collaboration qui se tissait entre ces carrossiers de renom et
les grands de la mode.
De ces grands couturiers de l'automobile, nous en
avons retenu deux, dont les oeuvres vous sont présentées
ici.
Jacques Saoutchik
Jacques Saoutchik, un ébéniste d'origine
russe, ouvre un atelier de carrosserie à Neuilly, dans
la banlieue de Paris. Nous sommes en 1906 et sa première
création est réalisée sur châssis Isotta-Fraschini.
Dès 1920, Saoutchik se hisse au niveau des meilleurs carrossiers
d'Europe, et parmi ses clients figure un nombre impressionnant
de têtes couronnées, les rois du Cambodge, du Siam,
d'Égypte et de Norvège, l'empereur d'Éthiopie
et le shah d'Iran.
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Émile Delahaye est l'un des pionniers de l'automobile
française. Sa première voiture remonte à
1896. Tout naturellement, Delahaye s'intéresse au sport
automobile et s'illustre en rallye, aux 24 Heures du Mans
(victoire en 1938) et même en Grand Prix. Cette flamboyante
Delahaye 175 MS 1949, un exemplaire unique, oeuvre de Jacques
Saoutchik, se distingue par ses ailes entièrement enveloppantes
et son abondance de chromes sculptés. C'est un des
exemples les plus extrêmes du style baroque, propriété
de Carol et Ronald Benach, de Boca Raton, en Floride. |
Pendant plusieurs années, les remarquables
"transformables", cabriolets, coupés et voitures
de ville signés Jacques Saoutchik, représentent
le summum du chic parisien et récoltent une panoplie de
trophées aux concours d'élégance qui se tiennent
à Paris et dans les centres de villégiature courus
de la côte de l'Atlantique et de la Côte d'Azur.
Rappelons qu'à cette époque-là,
le bois prenait une place importante dans les structures des véhicules
automobiles, et les compétences d'ébéniste
de Saoutchik lui procuraient un avantage indéniable et
une réputation enviable de qualité.
À l'instar de Figoni et Falaschi, ses contemporains
parisiens, Saoutchik a survécu à la Grande Dépression;
l'après-Deuxième Guerre mondiale lui a toutefois
porté un coup fatal, de même qu'à la plupart
des couturiers de l'automobile. En fait, sur les 57 carrossiers
présents au Salon de Londres en 1929, on n'en retrouvait
que 13 en 1959. L'âge d'or de l'automobile de luxe tirait
bel et bien à sa fin.
Reverrons-nous un jour la renaissance de l'automobile
exclusive habillée sur commande? C'est peu probable dans
le contexte actuel. Mais réjouissons-nous qu'il subsiste
quelques magnifiques exemplaires de beautés mobiles, soigneusement
restaurées dans leur splendeur d'antan et fièrement
exposées par leurs heureux propriétaires. Merci,
messieurs, dames, de nous rappeler que l'automobile peut être
aussi symbole de beauté.
Joseph Figoni
Né en 1894 à Piacenza, en Italie,
Giuseppe Figoni n'a que 3 ans quand sa famille s'installe à
Paris. Lorsqu'il crée Carrosserie Automobile, à
Boulogne-sur-Seine, il se démarque déjà par
son goût pour les formes fuyantes. En 1935, il s'associe
à Ovidio Falaschi, un autre expatrié italien amoureux
de design et disposant des fonds nécessaires pour assurer
l'expansion de l'entreprise.
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Découverte en République tchèque
dans les années 90, cette exceptionnelle Delahaye 135
M 1937 est sortie des ateliers Figoni et Falaschi. Restaurée
de fond en comble en 2000, la 135 M a remporté le trophée
le plus prestigieux du célèbre concours d'élégance
de Pebble Beach. Elle appartient à Mark Hyman, de St.
Louis, au Missouri. Lancées en 1933, les Delahaye Type
135 M étaient animées par un robuste six-cylindres
en ligne de 3,6 litres qui a été utilisé
jusqu'en 1953. |
Ensemble, Figoni et Falaschi habillent la Delahaye
Type 135, qui se distingue par ses imposantes ailes enveloppantes.
À cette merveille roulante viennent s'ajouter de nombreuses
autres créations, la plus célèbre étant
sans doute la fameuse "goutte d'eau", la Talbot-Lago
T150SS, l'une des vedettes de Beauté mobile, l'exposition
présentée en 1995 par le Musée des beaux-arts
de Montréal.
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La divine Talbot-Lago T150-C-SS 1937, était carrossée
par Joseph Figoni pour le compte du maharajah de Khapurthala,
qui l'a offerte à sa fille, la maharani de Khapurthala.
La voiture a vécu à Paris et à Nice avant
la Deuxième Guerre mondiale, remportant de nombreux
concours d'élégance. Changeant de couleur selon
les années pour se marier aux robes somptueuses de
celle qu'on avait surnommée la princesse Stella de
Khapurthala, la voiture et sa fortunée maîtresse
ont remporté en juin 1938 le Concours d'élégance
Femina. La Talbot-Lago figure aujourd'hui dans la collection
de Jack Nethercutt, de Sylmar, en Californie. |
Lors de l'occupation de la France par les Allemands,
les ateliers de Figoni et Falaschi sont réquisitionnés
pour la fabrication de pièces d'avion. À la fin
de la guerre, l'entreprise reprend ses activités et son
modèle fétiche, la Delahaye T135. Mais en ces lendemains
de conflit, la clientèle fortunée se fait rare et
les constructeurs, fortement encouragés par le gouvernement,
se consacrent à la production en grande série, comme
aux États-Unis. Si la grande série fait le bonheur
des Renault, Peugeot et Citroën, elle s'avère fatale
pour plusieurs petits constructeurs artisanaux. Du même
coup, le nombre de châssis nus convenant à un habillage
exclusif diminue rapidement.
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Une autre Delahaye, montée sur le châssis
135 M 1948. Lorsque Delahaye se porte acquéreur de
Delage, en 1935, il hérite de l'excellence technique
de Delage en sport automobile. Ce cabriolet de type Mylord,
carrossé par Figoni, a été construit
à 18 exemplaires, dont neuf existent encore aujourd'hui,
chacun ayant ses particularités et sa propre finition.
Cette voiture, qui a appartenu à la collection El Glaoui
(Maroc), a été entièrement restaurée
en 2000 par son propriétaire, John W. Rich, retrouvant
ainsi sa livrée rouge grenat d'origine. |
Voyant venir la fin de l'automobile "sur commande",
Ovidio Falaschi prend sa retraite en 1950, tandis que Figoni et
son fils Claude poursuivent leurs activités, travaillant
tour à tour à habiller quelques châssis de
Simca, Bentley et Citroën. Mais la magie n'y est plus et
l'atelier ferme ses portes en 1955.
En près de 30 ans, Joseph Figoni et Ovidio
Falaschi ont créé quelque 1150 carrosseries. C'est
moins qu'une seule journée de production d'un géant
moderne tel que General Motors; mais si les unes sont de passage,
les autres orneront encore longtemps les musées et les
collections privées.
©VEA