UNE PETITE HISTOIRE DE LA DS
par Gérard Larochelle
Au Québec, dans les années 50, un
certain libre-échange existait déjà au niveau
des voitures importées. A la fin des années 40,
on voyait des "chars anglais" tels que des Austin A-40,
des Triumph Mayflower et bien d'autres. Presque n'importe qui
ayant quelques sous et une "conscience à voix faible"
pouvait s'improviser importateur de voitures. Les problèmes
apparaissaient rapidement suite à "l'oubli" d'importer
aussi des pièces de rechange et à la fragilité
des composantes face à la rigueur du climat hivernal, sans
compter l'absence de pneus à neige non disponibles pour
ces "maudits chars anglais". Toutes coquettes et bien
finies qu'elles étaient, ces petites anglaises étaient
difficiles à mettre en route par temps froid et humide
et l'expression "tenir les occupants au chaud" ne faisait
pas partie de l'équipement. Leurs proprios avaient droit
à quelques sourires compatissants et au mieux passaient
pour des aventuriers téméraires.
Timidement, au milieu des années 50, s'amenèrent
des Renault 4CV, des Simca Aronde, des Peugeot 403 et même
des tchécoslovaques tel que Skoda 440 qui ressemblaient
à des Simca, mais finies rustiques. Volkswagen était
déjà là comme une valeur sûre, bien
différent d'aujourd'hui.
Fin des années 50, un certain Dubrowski,
sous la bannière d'Auto-France, amena ici des DS-l9. Etait-ce
par amour ou admiration de la DS, on ne le sait pas mais, toujours
est-il, qu'il possédait à Montréal un enclos
où il entassa des modèles DS et ID fraîchement
débarqués. A cette époque (1959), la fraîcheur
des DS se comparait à la longévité d'une
rose. Selon un ami de l'époque, qui rôdait dans les
parages, certaines DS avaient quelques "taches de rousseur"
avant même de trouver preneur. C'est vous dire comment les
problèmes pouvaient débuter très tôt
dans la période de rodage.
Moi qui résidais à Québec à
cette époque, je me souviens avoir fait la connaissance
du concessionnaire de Québec "Versailles Automobiles"
chez qui j'ai finalement acheté ma 2CV en 1961 Ce monsieur
s'était fait refiler des DS par l'importateur et il ne
s'était pas fait que des amis avec les clients qui lui
ont acheté ces voitures neuves et rouillées. D'ailleurs,
2 mois après l'achat de ma 2CV, le garage a été
ravagé par un incendie de cause nébuleuse. En fait,
le concessionnaire avait l'air plus soulagé que triste
et n'a jamais rebâti, bien qu'on disait qu'il en avait les
moyens. Ah les mauvaises langues... Moi qui rêvais déjà
d'une DS!
Dans les mois qui suivirent, des "points de
service" ont repris le flambeau pour assurer l'entretien
sur les DS et autres Citroën à Québec. Même,
un semblant de concessionnaire fut ouvert à Valcartier,
en banlieue nord de Québec; disons, pour être poli,
que le succès s'annonçait modeste. En automne 1964,
Citroën Canada décida de prendre le taureau par les
cornes et fit paraître une petite annonce dans le Soleil
de Québec: "ON VEUT OUVRIR UNE SUCCURSALE "USINE"
À QUEBEC" et un numéro de téléphone.
Je fus le seul répondant .Un certain Norbert Lecour qui
travaillait chez Citroën à Montréal, fut nommé
directeur à Québec et je suis devenu son collaborateur.
Il connaissait bien les rouages du métier ayant déjà
travaillé pour M. Dubrowski pour lequel il avait une certaine
admiration!
Il faut ajouter qu'autour de 1961, lorsque Citroën
France, la maison-mère, a repris les choses en main au
Québec après l'importateur Dubrowski, elle conserva
les bons éléments que celui-ci avait engagé
dont Lecour, Guillot et quelques autres. Ces gens ont été,
plus ou moins malgré eux, les héros de la "croisière
Citroën en terre québécoise". Aujourd'hui,
je suis heureux d'y avoir un peu contribué comme vendeur.
Claude Guillot et moi, nous sommes, je crois, les deux rescapés
de cette époque. Bref, ma carrière chez Citroën
a débuté le 11 novembre 1964. Mon père devait
être un peu déçu de voir l'aboutissement des
études classiques et universitaires de son fils qui laisse
Coca-Cola pour aller vendre des Citroën. Il se remettait
à peine du premier choc de me voir rouler en 2CV. Il deviendra
plus tard aussi entiché des DS que je le suis.
Ce fut une belle aventure, moi qui aimais tout ce
qui roulait sur 4 roues (et parfois sur 3). La DS m'avait conquis
et je me suis fait le plus acharné vendeur de DS. De 1965
à 1970, la succursale de Citroën Canada de Québec
a toujours été la plus prolifique dans les ventes.
Moi qui croyais qu'il en fallait toujours plus pour "battre"
Montréal. Il faut dire qu'à cette époque,
les chiffres de ventes chez Citroën étaient on ne
peut plus confidentiels, voire très flous.
Ce n'est qu'en 1970 que j'ai pu enfin connaître
à peu près les "vrais" chiffres étant
devenu représentant régional auprès des concessionnaires.
Ce titre de "représentant" aurait dû être
"missionnaire" car, le réseau de l'est du Québec,
à part Québec, la ville, était à peu
près inexistant. Les 3 concessions qui "vivotaient"
ne gardaient même pas de voitures en inventaire: le client
devait acheter d'après ce qu'il entendait du vendeur et
ce qu'il voyait sur le dépliant: vous voyez d'ici les résultats.
Ils ont dû vite transformer leur façon d'agir.
L'un d'eux nous devait toujours une voiture qu'il
avait pourtant vendue et livrée. Pour lui, je devenais
un "collecteur" implacable et sa vie devenait un cauchemar,
lui qui aimait tant la DS mais qui ne pouvait même pas s'en
payer une. Sa seule porte de sortie, il l'a trouvée dans
un appel outremer qu'il a logé lui-même pour parler
au président en personne Pierre Bercot, je crois. Imaginez
un peu la scène avec tout le décorum qui entourait
le PRÉSIDENT; il a réussi : "Ici Antonin Bouffard
de Matane. J'ai été un pionnier pour vos DS. J'en
ai vendu cinq à Matane (c'était vrai) et votre représentant
Larochelle me harcèle pour le paiement de la dernière
voiture. Pouvez-vous faire quelque chose?" Avec sa voix sympathique
et son accent paysan il a obtenu l'absolution. Tant mieux pour
lui, c'était un bon bougre pas malhonnête mais trop
bon gars. En fait le harcèlement venait de plus haut que
moi et on m'a simplement dit de le laisser tranquille. CE QUE
JE FIS.
Je l'ai laissé tomber et je l'ai remplacé par le
meilleur de tous les temps qui me vendait presque cent voitures
par année et, croyez-le ou non, à Petite Matane.
Que de fois j'y ai laissé mon démonstrateur
pour revenir à Montréal en autobus, en train, en
avion ou... en voiture usagée. Et là, je "tétais"
Claude Guillot pour qu'il me fasse préparer "de toute
urgence" une Pallas, blanche de préférence,
pour reprendre la route. Dans une seule année, j'ai répété
la vente de mon démo une quarantaine de fois après
avoir ouvert une douzaine de nouveaux concessionnaires. Que de
chambardements dans l'agenda de Citroën Canada et de Claude
Guillot qui, en plus de gérer l'atelier de réparations,
chapeautait la préparation des voitures neuves. Dans l'est
du Québec en 1971 on a vendu plus de DS que dans le reste
du Canada, incluant Montréal. Vous voulez savoir combien?
C'EST CONFIDENTIEL!
Tout cela pour vous dire que je suis sûrement
l'un des Québécois qui a roulé le plus de
kilomètres dans une DS et que la DS a mille et une histoires...
Je voulais juste vous en raconter une!
©VEA