BLEU ÉCOSSE
par Alain Raymond
Jaguar, tout le monde connaît. Ecurie Ecosse;
les fervents de courses d'endurance s'en souviennent peut-être.
Quant à John Tojeiro, il est bien moins connu.
Né au Portugal en 1923 d'un père portugais et d'une
mère anglaise, le jeune John revient en Angleterre avec
sa mère après le décès de son père.
Il poursuit ses études dans une université anglaise
et sert comme ingénieur dans la Royal Air Force pendant
la Deuxième Guerre mondiale.
À l'origine de la Cobra
Sa carrière dans l'automobile débute en 1951 comme
constructeur de châssis pour voitures de course spéciales.
Il vend ses châssis en kit ainsi que des voitures complètes
animées de moteurs Bristol, MG Climax, Ford Anglia et Jaguar.
Les admirateurs de Carroll Shelby savent peut-être que c'est
John Tojeiro et sa Tojeiro-Bristol qui sont à l'origine
du roadster AC Ace dont sera dérivée plus tard la
légendaire Cobra. Et puisque bien des chemins automobiles
mènent en Italie, précisons que le dessin de la
Tojeiro-Bristol et, par conséquent, celui de la AC Ace
et de la Cobra, sont fortement inspirés de la plus que
légendaire Ferrari 166 Mille Miglia.
Quant à Ecurie Ecosse que nous avons mentionnée
en début de chronique, il s'agit d'une écurie de
course écossaise fondée en 1952 par le pilote David
Murray et le mécanicien Wilkie Wilkinson. Leurs moments
de gloire: deux victoires aux 24 Heures du Mans, en 1956 et 1957,
avec des Jaguar Type D. Et puisque sport automobile et nationalisme
vont souvent de pair, les couleurs officielles d'Ecurie Ecosse
sont celles du drapeau écossais: bleu foncé orné
d'une croix blanche (comme le casque de David Coulthard). Voilà
pour la petite histoire.
C'est donc la "connexion écossaise" qui mène
John Tojeiro à construire quatre voitures de course à
moteur Jaguar, la troisième de la série ayant été
commandée par John Ogier, un ami de David Murray d'Ecurie
Ecosse. Plusieurs pilotes se relayent à son volant, y compris
l'Écossais Jim Clark, deux fois champion du monde de Formule1
(1963-1965) et vainqueur des 500 Milles d'Indianapolis (1965),
l'un des pilotes les plus talentueux de l'histoire. La voiture
est ensuite vendue et fait même du cinéma en 1961,
servant de voiture-caméra et se déguisant en Maserati
pour le film The Green Helmet, sur les Mille Miglia. Suit un long
séjour en Afrique du Sud et le retour en Angleterre en
1991.
C'est là qu'entre en jeu Henry Grady, aujourd'hui résidant
de Palm City, en Floride. Grady récupère la voiture
en 1993 dans un "état de décomposition avancé"
et entame une longue restauration qui dure jusqu'en 2004, son
objectif étant de produire une Tojeiro-Jaguar utilisable
sur route et admissible aux grandes épreuves historiques
comme le Goodwood Festival, les Mille Miglia historique ou, plus
près de nous, le Sommet des Légendes.

Pour ne pas se brûler les pieds
Animée à l'origine d'un 6 cylindres Jaguar de 3,4
litres, le capot de la belle rescapée abrite aujourd'hui
la version 3,8 litres du même moteur développant
290 chevaux. "Mais j'ai encore son moteur d'origine, nous
précise M.Grady, ainsi qu'un très rare Jaguar E2A
de 3 litres entièrement en aluminium. J'ai opté
pour le 3,8 litres car il est plus souple et mieux adapté
à la route. J'ai aussi installé une boîte
à 4 vitesses entièrement synchronisée. Le
reste de la mécanique est authentique, notamment l'essieu
arrière de type De Dion avec freins à disques accolés
au différentiel."
"Notez que Jaguar a été le premier à
se servir des freins à disque, ce qui a assuré sa
supériorité au Mans face à Ferrari et aux
autres. Pour rendre la voiture plus civilisée, j'ai aussi
légèrement réaménagé l'habitacle,
surtout pour éviter au passager -en l'occurrence ma femme-
de se brûler les pieds qui sont tout proches du collecteur
d'échappement. C'est ce qui explique aussi la présence
des fentes d'aération sur les flancs de la voiture."
La carrosserie entièrement en aluminium, dessinée
par l'architecte Cavendish Morton, est composée de deux
grandes sections, l'une formant capot et qui pivote complètement
vers l'avant et l'autre abritant la partie arrière où
se trouve le réservoir d'essence et qui pivote vers l'arrière,
dégageant ainsi d'un seul mouvement tous les éléments
mécaniques de la voiture. Cette caractéristique
est propre aux voitures de course, notamment les courses d'endurance,
où la rapidité d'intervention des mécaniciens
joue un rôle primordial.
Autre caractère notable de la carrosserie habillée
bleu Écosse: ses formes aérodynamiques, notamment,
une partie arrière longue et très relevée
ainsi conçue pour favoriser la vitesse de pointe sur les
longues lignes droites que comportent tous les circuits de courses
d'endurance. Et le génie du designer, dont le principal
objectif était de réaliser une voiture aérodynamique,
c'est d'avoir aussi, par le même coup de crayon, réalisé
une voiture d'une grande beauté esthétique.
©VEA