LE FUTUR DE L'AUTOMOBILE ANCIENNE

par Yves Boulanger

On peut lire sur Internet, par le biais des forums de discussion, une argumentation controversée sur la conservation d'automobiles anciennes à l'état "pur" ou "authentique". S`y opposent, des partisans de l'originalité à 101% qui prétendent que chaque rondelle de blocage doit être plaquée cadmium comme à l'origine et non zinc-chromate; de l'autre côté, certains pensent que des modifications qui augmentent la performance comme des jantes et pneus plus larges ou des modernisations d'ordre pratique (telles que des colliers à boyaux qui se défont lorsque nécessaire) n'enlèvent rien à leur voiture.

Cette controverse n'a rien de neuf; elle faisait rage entre Bugattistes il y a quarante ans. A l'époque, on parlait de restaurer versus ne pas restaurer versus encore sur-restaurer. Pour mettre les choses en perspective, une Bugatti typique avait en 1960 entre 25 et 35 ans. C'est semblable à l'âge d'une Alfa de la famille Giulia/1750 aujourd'hui.

Ces discussions me font bien rigoler. Certains vont jusqu'à chercher une sorte d'approbation de leurs collègues amateurs d'automobiles avant de procéder à des modifications mineures: "Est-ce que je ruinerais l'originalité de ma 2000GTV en y installant des feux de position de 1750?" Ma réponse: certainement pas! C'est Alfa qui a ruiné le dessin de Bertone avec ses affreux machins! L'auto est à vous, que diable... faites-en ce qui vous plaît, y compris l'installation d'un 350 Chevrolet, si ça vous chante. Si vous me demandez mon avis, je vous dirai probablement que vous courrez à la catastrophe... mais vous ne m'empêcherez sûrement pas de dormir.

Le propriétaire d'une voiture ancienne a t'il la responsabilité sociale de "préserver" sa voiture pour les générations futures?

Parlons un peu des générations futures... Les collectionneurs d'autos s'intéressent généralement à des modèles auxquels ils peuvent s'associer; soit par des rêves de jeunesse, soit pour les avoir côtoyés d'une façon ou d'une autre à une époque de leur vie. Les modèles recherchés évoluent donc avec le temps; on ne restaure plus guère aujourd'hui de Ford "T".

Il y a eu une période creuse autour de 1980 où bien peu de nouveaux modèles faisaient rêver, ce qui réduit déjà le parc de véhicules à collectionner. Le type de fabrication des autos récentes (finitions plastiques, électronique) les rend en plus difficile à restaurer, ce qui ne facilite pas la tâche à l'amateur débutant. Celui-ci doit puiser dans un parc de modèles plus anciens, telles les MGB dont les exemplaires déjà défraîchis il y a vingt ans n'ont plus grand chose d'attirant aujourd'hui à moins d'avoir été restaurés à grands frais.

On trouve aujourd'hui dans nos clubs bien peu d'amateurs de moins de trente ans. Les plus jeunes peuvent avoir un certain engouement pour une Civic neuve avec un gros stéréo; mais le bricolage de la mécanique est une affaire du passé: les autos d'aujourd'hui sont trop complexes... et trop fiables. On comprend alors que peu d'entre eux s'intéressent à nos modèles "d'un autre âge" qui demandent en plus des travaux de restauration laborieux et coûteux. En fait, la plupart des jeunes amateurs d'aujourd'hui sont "tombés dedans quand ils étaient petits", sous l'influence de leurs parents. Mais ce qui est inquiétant, c'est que plusieurs de mes amis fortement atteints ont des fils (et filles) aujourd'hui adultes qui n'ont aucun intérêt pour la chose automobile.

Les enfants d'aujourd'hui grandissent dans une époque difficile, et ont appris à respecter l'environnement davantage que leurs aînés. Il y va de leur survie ; et l'automobile telle que nous la connaissons est au banc des accusés.

Ne nions donc pas l'évidence: l'heure des comptes approche. Bien que la pollution causée pendant les quelques kilomètres parcourus avec nos anciennes ne soit pas considérable, monsieur-tout-le-monde peut avoir du mal à le comprendre. D'ici quelques années, nous devrons nous soumettre à des inspections régulières des émissions de nos moteurs. Cette première étape restera vraisemblablement à un niveau raisonnable. Mais de par le monde, plusieurs amateurs font face à des menaces sérieuses pour la survie de leur hobby: mesures antipollution rétroactives; restrictions de circulation; contrôles d'émissions trop sévères, programmes de mise au rancart.

Je suis convaincu que le moteur à combustion interne passera à l'histoire en tant qu'objet du 20ème siècle. Toyota et Honda commercialisent déjà des autos hybrides, c'est -à -dire des autos électriques munies de génératrices à essence. Des autobus hybrides avec moteurs à turbine ou purement électriques sont déjà en service régulier. Nous avons tous entendu parler des accords de Kyoto visant à réduire les "émissions de gaz à effets de serre". Le principal coupable est le bioxyde de carbone dont les émissions n'ont pas été réglementées jusqu'à maintenant. Or pour ceux qui l'ignorent, les émissions de bioxyde de carbone provenant d'un moteur sont rigoureusement proportionnelles à sa consommation de carburant. Réduire les émissions de bioxyde de carbone est donc synonyme de réduire la consommation de carburants.

Je prévois que d'ici dix ans, les systèmes de propulsion hybrides, électriques ou encore à pile à combustible auront fait une percée importante dans les véhicules routiers, à l'exception des camions lourds. D'ici 20 ans, les moteurs à combustion interne auront été supplantés dans les véhicules neufs par d'autres systèmes de propulsion. Enfin, plusieurs d'entre nous vivront assez tard pour voir le moteur à combustion interne relégué au rôle d'antiquité, au même titre qu'une armure médiévale.

Dans un tel contexte, il sera extrêmement difficile de garder en opération une auto d'hier ou d'aujourd'hui. L'approvisionnement en fournitures de base, telles l'essence, I'huile à moteur ou encore les filtres à huile seront difficiles. Puisqu'une auto ancienne présente peu d'intérêt si on ne peut l'utiliser, en particulier lorsqu'on considère que les générations en âge de s'y intéresser n'y sont pas très portées, on assistera à l'effritement des structures qui rendent aujourd'hui possible la vie avec une voiture ancienne: clubs, sources de pièces, etc.

Une voiture demandant de l'espace et de l'entretien pour sa conservation, on assistera à la disparition graduelle du parc d'autos anciennes qui auront jusque là échappé aux ferrailleurs. La sélection des survivantes ne correspondra pas nécessairement au choix que vous ou moi en ferions aujourd'hui; en effet, la signification de la victoire d'un exemplaire particulier au Mans ou à la Targa Florio se sera depuis longtemps estompée avec la disparition des acteurs et des témoins de tels événements. En fait, seuls quelques mordus des antiquités persisteront à s'amuser à garder des voitures à essence en marche, un peu comme il y a aujourd'hui des mordus des machines à vapeur. Et bien malin sera celui qui se souviendra en quoi une Ferrari GTO était supérieure à une Pontiac du même nom.

Une voiture ancienne ne constitue donc pas à mon avis un héritage bien précieux à transmettre à nos enfants et à nos petits-enfants, et encore moins un investissement valable à long terme. Voilà donc ce qui limite mon appréciation pour ceux qui s'entêtent à dépenser des fortunes pour des colliers à-boyaux-d'origine-tous-alignés-de-la-bonne-façon ou pour faire renuméroter leur bloc moteur avec le bon numéro, ou encore à restaurer l'épave décrépite d'une Ford Anglia, sous prétexte qu'elle a fini 23ème au Rallye de l'Acropole en 1962. Admettez donc une fois pour toutes que la tôle d'acier est une forme instable de l'oxyde de fer (a.k.a.: rouille).

J'ai pris plusieurs années à développer cette vision d'apocalypse: en fait une partie de ce texte existe depuis 1992. Il faut admettre l'évidence et profiter de nos bazous pendant que nous le pouvons encore. Amusons nous, nous avons encore de belles années devant nous. Et participons aux sorties du club !

©VEA


 


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