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LA SENSATIONNELLE TYPE "E" : JAGUAR RÉINVENTE LA ROUE
par Dominic Fortier ©
Salon de l'auto de Genève 1961. Une bombe vient d'éclater au kiosque Jaguar.
La foule de curieux se précipite et découvre la dernière-née
de la famille Jaguar, la "E".
Le succès est immédiat. Tous succombent à l'envoûtement, de telle
sorte que le carnet de commandes est rapidement débordé. Dans un
monde où le segment de l'automobile "hautes performances" est dominé
par Ferrari et Aston-Martin, la "E" remet en question cette suprématie.
Au niveau de la vitesse de pointe et de l'accélération, elle est
en mesure de soutenir la comparaison avec ces monstres sacrés et
ce, au tiers du prix commandé par ses consoeurs. Elle est la 2e
voiture au monde, après la Jensen 541, à être équipée en série de
4 freins à disques tandis que les Aston-Martin et les Ferrari possèdent
encore des freins à tambours !
La "E" frappe encore plus fort au niveau de la suspension. À une
époque où les voitures ont un pont arrière rigide, la "E" possède
une suspension entièrement indépendante aux 4 roues. Les grandes
compagnies ont souvent des origines modestes et Jaguar ne fait pas
exception à la règle. Revisitons ensemble ce passé pas si lointain.
Les origines de la marque
L'histoire de Jaguar débuta par une solide amitié entre deux jeunes
hommes, William Walmsley et William Lyons. Les deux hommes avaient
une passion commune, "remodeler" des motos à nacelle latérale (Side
Car). Ils fondèrent donc la "Swallow Sidecar company" à Blackpool,
en Grande-Bretagne, en 1922. Walmsley s'occupait de l'outillage
et de l'administration de la firme quant à Lyons, il était littéralement
l'âme de la compagnie. Lyons dessinait les modèles et en exécutait
la fabrication. Il avait le coup de crayon particulièrement heureux
et, bientôt, des compagnies d'automobiles, dont Austin, lui confièrent
le carrossage de certains de leurs modèles.
Le premier modèle entièrement né sous leur toit fut la SS1. C'était
une petite voiture sport décapotable, vendue à prix raisonnable.
Elle allait bientôt être suivie par les SS90 et SS100 qui, grâce
à leur moteur à 6 cylindres en ligne, remportèrent elles-aussi un
vif succès. Ces voitures empruntaient le slogan de la firme Bentley,
"Grace, Space and Pace" (Grâce, Espace et Vitesse) pour le tiers
du prix ! L'avenir de la compagnie semblait être sur la bonne voie,
mais c'était compter sans la 2e Guerre Mondiale. L'usine fut réquisitionnée
par l'État et mise à contribution pour l'effort de guerre. La "SS
Company" construira dorénavant des bombardiers pour la Grande-Bretagne.
Le conflit mondial ayant pris fin en 1945, la compagnie put renouer
avec la production d'automobiles. Le préfixe "SS" étant trop lourd
de connotations nazies, la compagnie opta pour le nom de Jaguar.
Le premier coup d'éclat de la Jaguar Co. allait être la XK120. Il
s'agissait d'une voiture de sport mue par un révolutionnaire moteur
6 cylindres à double arbre à cames en têtes de 3,4 litres. La XK120
était déclinée en versions "Fixed Head Coupe" (coupé), "Dropped
Head Coupe" (décapotable) et "Roadster". L'appellation 120 venait
de la vitesse de pointe de la voiture, soit 120 milles à l'heure
(192 km/h). Elle était fort rapide et ses succès en compétition
vinrent donner raison à Jaguar de lui avoir donné naissance. La
120 fut suivie par une évolution nommée XK140 (non, 140 ne signifie
pas 140 milles à l'heure !) qui corrigera les principaux défauts
de jeunesse de la XK120. La dernière-née de la lignée allait être
la XK150 qui représenta le premier bide Jaguar au niveau de l'harmonie
des lignes. Mais revenons au dévoilement de la "E".
Des performances à couper le souffle
Les chiffres annoncés par Jaguar pour la type "E" avaient de quoi
frapper l'imaginaire du plus blasé. Elle n'avait besoin que de 7,1
secondes pour atteindre 60 mi à l'heure (96 km/h), sa vitesse de
pointe était de 150 milles à l'heure (240 km/h) et son style était
révolutionnaire. Il s'agissait d'une voiture possédant un châssis
monocoque avec sous-châssis pour l'arrière et une structure tubulaire
pour supporter le moteur et la suspension frontale. Cette technique
avait été utilisée avec succès sur la "D", victorieuse au Mans,
et c'est pourquoi, Jaguar avait choisi de l'utiliser à nouveau sur
la "E". Le (très) long capot, bonnet dans le jargon automobile britannique,
basculait complètement afin d'aider à l'accessibilité de la mécanique.
Le moteur était le 6 cylindres en ligne, à double arbre à cames
en tête, né avec la XK120. La cylindrée avait été majorée à 3,8
litres. L'alimentation de ce "gros chat" était fournie par 3 gros
carburateurs "SU" de 2 pouces de diamètre. Le moteur était directement
issu de la compétition automobile et il produisait un impressionnant
265 chevaux-vapeur à un régime de 5500 tr/min. La transmission choisie
allait être le seul point discordant de la voiture. Il s'agissait
de la vieille transmission "Moss", héritée de la XK150S et possédant
4 rapports. La transmission fut jugée très bruyante et chose inexcusable,
son premier rapport n'était pas synchronisé. Comme si cette lacune
n'était pas suffisante, il existait un trop grand espace entre le
premier et le second rapport. Il s'agissait d'un véritable anachronisme
sur une voiture aussi évoluée.
Tel que mentionné précédemment, le freinage de la "E" était assuré
par 4 disques. Les freins arrière étaient cependant en configuration
"in-board" (accolés au différentiel) afin de réduire le poids non-suspendu
de la voiture. L'efficacité de ces freins était somme toute ordinaire
compte tenu de la puissance de la voiture. Les roues étaient les
incontournables roues à rayons de marque "Dayton". Elles avaient
un diamètre de 15 pouces et étaient fixées par un écrou central
à papillon ("knock-off"). L'adhérence au sol de la "E" était assumée
par des pneus "Dunlop" de 185 millimètres de largeur.
L'aérodynamique au service de l'automobile
Le dessinateur de la "E", Malcolm Sayer, était un aérodynamicien.
C'est pourquoi, la ligne de la "E", tant sur la version "coupé"que
"décapotable", ressemblait davantage à un missile, auquel des roues
auraient été posées, qu'à une voiture. Afin de ne pas gâcher l'aérodynamique
de la "E", les phares étaient dissimulées sous les carénages transparents
et la trappe cachant le bouchon d'essence était montée sur des charnières
spéciales. Malheureusement, les dimensions de la prise frontale
étaient un peu serrées et la voiture avait tendance à surchauffer
lorsque trop sollicitée.
C'est cependant au niveau du cockpit que le style était le plus
spectaculaire. Il convient de parler de cockpit puisqu'une feuille
d'aluminium recouvrait la planche de bord ainsi que la région entourant
le levier de vitesse et que tous les interrupteurs, 6 au total,
étaient de type basculant, comme dans un avion. Les sièges, en cuir,
étaient de type très enveloppants et procuraient un excellent support
latéral. C'était certainement fort apprécié lorsque l'on connaît
les capacités de la "E". Le volant, en bois, était d'un grand diamètre
et, comme sur les voitures de course, il comptait 3 branches.
Premières améliorations
L'année 1965 vit apparaître une évolution de la "E". Cette nouvelle
version visait à pallier les différents petits défauts de la "E".
La planche de bord en aluminium avait un côté attrayant, mais aussi
fort distrayant pour les conducteurs, car le soleil s'y reflétait.
Le vinyle noir se substitua à l'aluminium. Les sièges furent remplacés
par des sièges offrant moins de support latéral, mais ayant le mérite
d'être beaucoup plus confortables. Le moteur voyait sa cylindrée
passer de 3,8 litres à 4,2 litres pour une puissance identique,
265 chevaux, mais avec un couple supérieur à bas régimes. Une nouvelle
transmission à 4 rapports entièrement synchronisés remplaçait la
vieille et désuète "Moss". Un alternateur fit son apparition, reléguant
ainsi la vieille dynamo au musée. Les freins bénéficièrent de quelques
petites améliorations de nature à en accroître l'efficacité. Les
performances de la voiture demeurèrent virtuellement identiques.
En 1966, la "E" devint un peu plus bourgeoise. Aux versions "Coupé"
et "Décapotable" s'ajouta une version 2+2 pouvant accommoder 2 passagers
de plus. La voiture avait pris un peu de poids car elle avait recours
à un châssis plus long. Évidemment, la ligne de la "E" s'en ressentait.
Les pressions du marché américain firent en sorte que Jaguar proposa,
en option, une transmission de marque "Borg-Warner" (GM) à 3 rapports.
Les marchands américains demandèrent et obtinrent que la voiture
connue sous le vocable "Type E" en Europe, soit rebaptisée XKE lorsque
vendue en territoire nord-américain. Les bonzes du marketing américain,
en agissant ainsi, désiraient créer un lien de continuité avec les
anciens modèles de la marque : XK120, XK140, XK150 et enfin, XKE.
Les Européens voyaient dans la "E" un digne successeur Jaguar de
course : Type C, Type D et enfin, Type E. Vous me suivez toujours?
A vous de choisir le nom le plus approprié.
Une premier faux pas
La série 2 arriva sur le marché
en 1968. Les couvre-phares transparents étaient disparus, victimes,
des normes américaines de sécurité, et les phares s'avançaient un
peu plus hors de leur emplacement. Les interrupteurs de la planche
de bord disparurent pour être remplacés par des interrupteurs au
look plus morne. Les clignotants avant et les feux arrières situés
au-dessus des pare-chocs sur la série 1, glissèrent sous les pare-chocs.
Ceux-ci étaient d'un design plus grossiers . Les roues étaient toujours
fixées par un écrou central qui désormais serait de forme octogonale.
Le moteur écopait lui aussi des normes américaines d'antipollution.
Les 3 carburateurs "SU" n'étaient plus. Ils étaient remplacés par
2 carburateurs "Zenith-Stromberg". Cela avait comme principale que
la puissance du moteur passait de 265 à 246 chevaux. Les acheteurs
européens eurent plus de chance puisque les carburateurs "SU" furent
maintenus, tout comme la puissance. La lente mais inexorable descente
aux enfers de la "E" était dès lors amorcée.
Les années 1969 et 1970 n'apportèrent pas grand renouveau pour la
"E", si ce n'est qu'elle perdit encore quelques chevaux.
Le meilleur puis le pire pour la "E"
L'année 1971 aurait dû être une année de grand cru pour la "E".
Hélas ! Il en fut tout autrement. Les normes américaines d'antipollution
avaient donné de sérieux maux de tête aux ingénieurs de Coventry.
Le 6 cylindres 4.2 litres était de plus en plus étouffé par la réglementation
américaine antipollution. Le principal effet de cette législation
faisait régresser à 215 la population de chevaux sous le "bonnet".
Un tout nouveau moteur s'imposait donc et ce moteur allait être
un V12.
Le moteur V12 fit son apparition au Salon de l'auto de Londres en
1970. Il avait été créé afin d'équiper la toute dernière création
de Jaguar, la berline XJ12. La "E" allait lui servir de cobaye…
Le moteur n'étant pas prêt pour l'année-modèle 1971, le développement
se fera en cours de production. Le Britanniques étant passé maîtres
dans l'art de servir des produits "pas toujours fiables", c'est
aux pauvres acheteurs qu'incomberait la (lourde) tâche de tester
le produit. Le bloc-moteur était réalisé en alliage d'aluminium,
une première chez jaguar, et ne pesait que 86 livres de plus que
le 6 cylindres en fonte. La cylindrée de 5.3 litres était garante
d'un couple important. Le moteur développait un impressionnant 330
chevaux à un régime de 5500 tr/min.
L'alimentation devait originalement s'effectuer par injection électronique,
mais le système fut (incroyable mais vrai !) jugé non-fiable par
Jaguar qui préféra opter pour 4 carburateurs "Zenith-Stromberg".
La synchronisation de ces carburateurs ne devait pas être une sinécure
! Le changement des vitesses s'effectuait par le biais d'une transmission
manuelle à 4 rapports synchronisés ou, au choix, par une transmission
automatique "Borg-Warner" (GM) à 3 rapports. La voiture réalisait
le 0-60 mi à l'heure(0-96 km/h) en 7,4 seconds et flirtait avec
les 230 km/h en vitesse de pointe.
Au niveau du style de la carrosserie, le désastre était au rendez-vous.
Les phares étaient encore plus avancés et ressemblaient à des yeux
voulant tomber de leurs orbites. Le chrome était plus présent que
jamais et le point culminant de cet exercice de mauvais goût allait
être le grille de calandre. Cette grille fut comparée par les plus
mauvaises langues, dont je fais partie, à une vulgaire grille d'égout
! Le style de carrosserie "coupé" fut abandonné et seulement les
versions "2+2" et " décapotable " lui survécurent.
La voiture était plus longue que jamais et l'harmonie des lignes
s'en ressentait fortement. La 2+2 possédait l'apparence d'un crapaud
monté sur roues, c'est vous dire la réussite du dessin, et la décapotable
ne faisait guère mieux. Les pare-chocs devaient être en mesure de
se tirer sans dommages d'un impact de 5 mi à l'heure (8 km/h). Jaguar
opta pour de gros pare-chocs en caoutchouc: c'était affreux !
La "E" poursuivit son chemin sans grande modification jusqu'au choc
pétrolier de 1973. Le pétrole était devenu plus en plus onéreux
et il était logique que les voitures les plus voraces restent dans
la cour des concessionnaires. L'année 1973 devait être le chant
du cygne de la version 2+2. La version décapotable lui survécut
un an seulement…
Bref, le moteur V-12 avait changé du tout au tout le caractère de
la "E". Les 6 cylindres possédaient un comportement rageur et raffolaient
des hauts régimes. Le V-12 était certes puissant, mais la douceur
de son fonctionnement ainsi que son couple élevé le faisaient passer
pour une turbine d'avion. Les voitures de série 1 et 2 étaient des
voitures de sport, mais la série 3, à cause de son poids très élevé,
était dorénavant une "grand tourisme". Les Britanniques, fidèles
à leurs habitudes, ont ruiné un concept dont la pureté des lignes
avait fait l'unanimité en 1961. La "E" aurait pourtant mérité mieux
!…
Québec, juillet 1982
Un homme dans la mi-trentaine, alors en visite chez ses parents,
passe devant la station-service située au coin de la rue. Il fait
aussitôt marche arrière car quelque chose a piqué sa curiosité :
une Jaguar Type E Série 1 décapotable est à vendre. La peinture
de couleur argent est usée, le toit est en lambeaux mais qu'importe,
le pouvoir de séduction opère encore. L'homme effectue un crochet
rapide chez ses parents juste le temps d'y prendre son fils de 10
ans. Ils arrivent à la station-service et après quelques minutes
de conversation avec le garagiste, le père et le fils roulent dans
la Jaguar. Un court trajet de 5 kilomètres sur la route de l'aéroport
est effectué à fond de train. Le fils prenant goût à la vitesse,
il demande à son père d'aller encore plus vite. Le père savoure
pleinement ce moment de communion entre lui et son fils et c'est
pourquoi, il acquiesce à la demande de ce dernier. La balade se
termine lorsque le père constate que le moteur de la Jaguar surchauffe
et que le réservoir d'essence est presque vide. Il prend la décision
de retourner à la station-service . Le rêve est terminé et nos 2
complices prennent le chemin du retour au volant de la grosse Chevrolet
du paternel. Tous les 2 sont satisfaits. Le père, qui a vécu à nouveau
une vieille histoire d'amour le temps d'une balade et le fils, qui
vient de se découvrir une passion qui durera longtemps, très longtemps…
Si vous avez reconnu mon père et moi-même dans cette histoire, vous
avez mis dans le mille ! Vous devinez sans doute pourquoi mon plus
grand rêve est de posséder une " E ". Mon regretté père n'a pas
eu cette chance mais croyez-moi, tôt ou tard, j'y parviendrai !
Production totale de la " E ":
Série 1 3,8 litres 1961-1964 : 15496 exemplaires
Série 1 4,2 litres 1965-1967 : 22916 exemplaires
Série 2 4,2 litres 1968-1970 : 18808 exemplaires
Série 3 5,3 litres 1971-1974 : 15287 exemplaires
©VEA
Les Jaguar du club:
1934 Jaguar SS1 Saloon
1949 Jaguar Mk VS
1952 Jaguar XK 120 Roadster
1953 Jaguar Mk VII
1953 Jaguar XK 120 DHC
1954 Jaguar XK 120 DHC
1954 Jaguar XK 120 Roadster
1954 Jaguar XK 120 Roadster
1954 Jaguar XK 120 Roadster
1954 Jaguar XK 120 Cabriolet
1955 Jaguar XK 140 Roadster
1956 Jaguar XK 140 Roadster
1957 Jaguar XK 140 Drophead Coupe
1958 Jaguar XK 150
1959 Jaguar XK 150 DHC
1959 Jaguar Mark IX
1959 Jaguar Mk IX
1959 Jaguar Mk IX
1961 Jaguar Type E Cabriolet
1962 Jaguar Type E coupe
1963 Jaguar Mark II
1963 Jaguar Mark II Tour de France
1963 Jaguar Type E 3.8 Cabriolet
1964 Jaguar Type E coupe
1964 Jaguar Type E FHC
1966 Jaguar Type E coupe
1966 Jaguar Type E coupe
1966 Jaguar Type E coupe
1966 Jaguar Type S
1967 Jaguar Mark II
1968 Jaguar 340
1968 Jaguar 340
1968 Jaguar 420
1967 Jaguar E Type Coupe 2+2
1968 Jaguar Type E Cabriolet
1968 Jaguar Type E Cabriolet
1969 Jaguar Type E Cabriolet
1969 Jaguar Type E FHC
1970 Jaguar E Type Roadster
1974 Jaguar Type E
1974 Jaguar Type E 2+2
1974 Jaguar XJ12L
1975 Jaguar E Type V12 Roadster
1988 Jaguar XJSC Cabriolet
1989 Jaguar XJS Coupe
1989 Jaguar XJS Coupe
1994 Jaguar XJ 220
1995 Jaguar XJS Cabriolet
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