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KABELJAUWAGEN
L'innovation ne paie pas toujours
par Karl von Aprilscherz
La Kabeljauwagen GmbH a été fondée en 1910
par Karl Kabbeln et Josef Jauchzen, deux brillants ingénieurs
de Mannheim (Baden-Württemberg). Ceux-ci, après avoir
travaillé, au tournant du siècle, pour la fameuse
et innovatrice firme d'appareils ménagers Kühlschrank,
décidèrent de fabriquer à leur compte une voiture
révolutionnaire.
Pour ce faire, ils avaient besoin de capitaux. Ils mettent donc
à profit les excellentes relations qu'ils entretenaient alors
avec le roi de Prusse Guillaume II. Celui-ci, à ses heures
de loisir, pratiquait la pêche et était ravi de pouvoir
conserver ses prises grâce à un type de glacière
autonome que les deux inventeurs avaient mis au point. Sa Majesté
ne pouvant guère se prêter au jeu roturier de la Finance,
c'est à Herr Bach von der Vorelle, grand armurier de l'Empire
que fut donné l'ordre de pourvoir les sommes d'argent nécessaires.
Nos deux hommes se mirent donc au travail, et c'est au salon de
Berlin, en 1911, que fut présenté la A Klass: ce fut
la stupeur dans les rangs des exposants!
A l'époque où les bras cassés étaient
monnaie courante, la A Klass offrait un démarreur automatique:
un réservoir sous pression, alimenté par la dépression
du moteur, fournissait l'énergie nécessaire à
un compresseur placé au bout du vilebrequin, lequel entraînait
le moteur dans un silence remarquable. Là ne s'arrêtaient
pas les innovations.
Le moteur six cylindres en étoile, disposé à
plat, était alimenté par un système mixte de
canalisations pour chacun des cylindres: l'air compressé
via une des deux soupapes d'admission, l'autre soupape alimentant
le moteur en essence grâce à une pompe et un régulateur
de pression. Le moteur à injection était né!
Les culasses hémisphériques dotées chacune
de quatre soupapes et d'un double allumage bénéficiaient
de commandes desmodromiques, garantes du parfait équilibre
de la distribution.
La transmission à cônes et courroies était
tout aussi inédite: chacun des rapports étaient en
prise permanente, et sur chacun des quatre rapports un embrayage
individuel, commandé par un système de vérins
alimentés par le réservoir sous pression, garantissait
un changement de vitesses en douceur et sans embrayage, à
l'heure où le double-débrayage et les grincements
"agrémentaient" le quotidien de l'automobiliste.
La boîte de vitesses semi-automatique venait de voir le jour!
La transmission aux roues, un peu plus rétrograde, était
assurée par chaînes sur chacune des roues arrière
via un différentiel intégré au châssis,
lui-même relié au moteur central via un classique,
mais court arbre de transmission. Ces chaînes étaient
cependant lubrifiées en permanence sous un carter en alliage
d'aluminium, limitant de ce fait le poids non suspendu.
Les freins avant à bandes extérieures étaient
le pendant de leurs homologues arrières, commandés
par un révolutionnaire système pneumatique alimenté
par le réservoir sous pression et doté d'un système
de répartition avant-arrière à réglage
manuel, commandé depuis le tableau de bord.
La suspension n'était pas en reste: indépendante
sur les quatre roues, constituée de barres de torsion longitudinales
et d'amortisseurs télescopiques à friction, elle offrait
un confort inégalé en ces temps de chemins cahoteux,
absorbant les inégalités des routes.
Le châssis était, lui, tout à fait classique,
de type "à échelle", mais néanmoins
doté de caractéristiques plus modernes. En effet,
les suspensions indépendantes permettaient d'abaisser le
centre de gravité et sa construction en Duralumin le rendait
très léger.
A l'instar de ses congénères, la carrosserie était
dans la tradition de l'époque, la position centrale du moteur
à plat, malgré le châssis surbaissé,
n'avait laissé aux habiles ingénieurs que l'idée
(que l'on qualifierait aujourd'hui de saugrenue) d'installer les
passagers au-dessus du moteur et de la transmission. Le côté
avant-gardiste ne se trouvait que dans la partie avant avec une
certaine recherche aérodynamique, qui, sans aller jusqu'à
l'extrême, la démarquait de ses contemporaines. Le
capot avant ne contenait que tous les accessoires nécessaires
au bon fonctionnement de cet ensemble sans précédent
et
sans lendemain!
En effet, nul, ou presque, à l'époque, n'était
prêt à affronter une telle mécanique. Malgré
la construction rigoureuse et si typiquement germanique, quelques
exemplaires seulement trouvèrent preneurs. Ce fut un fiasco.
Les sommes faramineuses englouties par les deux ingénieurs,
si elle n'entamèrent pas la fortune colossale de Herr Bach
von der Vorelle, ne lui portèrent pas chance, il disparut
dans le naufrage du Titanic la nuit du 14 au 15 avril 1912.
Bien que peu concerné par cette gabegie, Guillaume II fera
sombrer son empire en l'engageant dans la première guerre
mondiale
Karl Kabbeln et Josef Jauchzen, si brillants, ne s'en remirent
pas. A la veille de la guerre, en avril 1914, on repêcha
leurs corps dans le Rhin.
©VEA
1er avril 2005
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