SUR LES AILES DU PAPILLON
MERCEDES 300 SL
Alain Raymond (adapté d'un article paru dans "La
Presse")
Encore et toujours, c'est par le biais du sport
automobile que sont nées les voitures les plus mémorables
de l'histoire. L'immortelle Mercedes-Benz 300 SL qui fête
cette année son cinquantenaire illustre éloquemment
cette réalité. Nous lui dédions aujourd'hui
ce reportage.
Vers la fin des années 1930, l'Allemagne
domine le sport automobile mondial. Fortement subventionnées
par l'état qui se sert du sport automobile pour faire étalage
de sa compétence technologique, Mercedes et Auto-Union
imposent leurs " flèches d'argent " (l'argent
étant la couleur nationale des voitures allemandes) au
reste du plateau. C'est ainsi que s'imposent sur les circuits
d'Europe la Mercedes-Benz W 154 pilotée par Hermann Lang
et l'incroyable Auto-Union D V12, à moteur central de 485
chevaux menée de main de maître par le " piccolo
grande " Tazio Nuvolari qui signe d'ailleurs la dernière
victoire de l'Auto-Union en 1939, le jour même où
la France et la Grande-Bretagne déclarent la guerre à
l'Allemagne.
Les six ans de guerre qui s'ensuivent se traduisent par la destruction
totale des installations de Mercedes-Benz et d'Auto-Union (qui
deviendra plus tard Audi). À la sortie de la guerre, en
1945, l'Allemagne se reconstruit à un rythme fulgurant,
en bonne partie grâce au coup de main magistral tendu par
les États-Unis et son Plan Marshall pour la reconstruction
de l'Europe. Dès 1951, Mercedes produit une limousine de
luxe, la Type 300, surnommée la Mercedes Adenauer, appréciée
des dignitaires et chefs d'état et animée par un
robuste moteur 6 cylindres en ligne de 3 litres.
Souhaitant se réinscrire en sport automobile, Mercedes
élabore un nouveau prototype sport sur base du moteur de
la 300. C'est la W 194 qui reprend le moteur de 3 litres mais
incliné à 50 degrés sur la gauche pour permettre
l'adoption d'une carrosserie à profil bas. Doté
d'un carter sec, le moteur est placé bas dans le châssis,
autorisant ainsi un centre de gravité surbaissé.
Outre le moteur, le prototype s'inspire aussi de la limousine
300 pour la conception de la suspension avant à bras triangulés
et ressorts hélicoïdaux et de la suspension arrière
indépendante à bras oscillants.
Vient ensuite le châssis. Le poids étant l'ennemi
des performances, l'équipe d'ingénieurs dirigée
par Rudoph Uhlenhaut opte pour un châssis tubulaire très
complexe composé d'une multitude de petits tubes soudés
en triangle et formant une " cage " extrêmement
rigide mais très légère. Ne pesant que 82
kg, cet extraordinaire châssis procure au prototype de course
baptisé 300 Sport Leicht (sport légère) un
poids total en ordre de marche de 1 295 kg.
À sa première apparition en mai 1952, la 300 SL
se classe deuxième et quatrième aux Mille Miglia.
À la fin de mai, une 300 SL remporte le Grand Prix de Suisse,
à Berne et, quelques semaines plus tard, deux 300 SL signent
le doublé aux 24 Heures du Mans, une victoire aussi éclatante
qu'inattendue! Et pour en remettre devant ses rivales ébahies,
la 300 SL rafle les trois premières places au Nürburgring.
En novembre de la même année, la 300 SL pilotée
par Karl Kling et Hans Klenk (ce dernier ayant été
assommé par un vautour qui avait heurté le pare-brise
en début de course) remporte la redoutable Carrera Panamericana,
une course folle de 3 100 km sur cinq jours courue dans les montagnes
et les déserts du Mexique. Lors de la dernière étape
de 358 km, Kling réussit une moyenne de 218,5 km/h. Ahurissant!
Destinée à la course, la 300 SL ne devait pas avoir
de lendemains commerciaux. C'est là qu'intervient un certain
Maximilian E. Hoffman, importateur officiel de Mercedes-Benz aux
Etats-Unis...
La Mercedes-Benz 300 SL. Grâce à
l'Amérique.
" Maxi " Hoffman est donc l'importateur officiel de
Mercedes-Benz en Amérique. Souhaitant offrir à sa
clientèle fortunée une voiture sport frappée
de l'étoile à trois branches, Hoffman s'efforce
de convaincre la direction de Daimler-Benz qu'une 300 SL en version
" civile " conviendrait à merveille à
ses besoins. Certes, la voiture est conçue pour la course
et ses portes papillon risquent de ne pas plaire à tous,
mais Hoffman insiste et se dit prêt à signer une
commande de 1000 voitures sur-le-champ. Et puisqu'il est question
de ces fameuses portes papillon, précisons qu'elles ne
sont pas un gadget destiné à attirer l'attention
mais bien un impératif technique. En effet, pour des questions
de rigidité, le châssis tubulaire de la 300 SL monte
très haut sur les côtés, là où
se trouvent normalement les ouvertures pour les portes. Les ingénieurs
optent donc pour des portes articulées sur le toit et s'ouvrant
vers le haut afin de conserver la rigidité si essentielle
qui, en réduisant considérablement les flexions
du châssis, permet aux suspensions de travailler convenablement.
Précisons aussi qu'il s'agit de portes papillon et non
" à ailes de mouette ", calque de l'expression
anglaise " gull wings ". Si elles sont très spectaculaires
en position ouverte, ces portes exigent cependant de la part du
conducteur et de son passager une certaine souplesse. En effet,
pour monter à bord, vous devez poser les fesses sur le
large seuil de porte puis basculer les jambes à l'intérieur
et suivre en vous laissant glisser dans le baquet qui vous attend.
Pour faciliter la vie du conducteur, le volant s'articule vers le bas pour
dégager suffisamment d'espace pour laisser passer les jambes.
En somme, il faut souffrir un peu.
Sculptée dans le métal
Mais revenons à Hoffman pour raconter qu'il finit par convaincre
les instances dirigeantes qui lui promettent non seulement une
300 SL de route, mais aussi un cabriolet plus abordable - et bien
moins raffiné sur le plan technique - conçu sur
base de la modeste berline 190.
Moins de six mois après cette double décision, la
300 SL et sa petite sur la 190 SL débarquent en Amérique
à l'occasion du Salon de l'auto sport de New York qui ouvre
ses portes le 6 février 1954. Le public séduit leur
réserve un accueil chaleureux et la production en série
commence à l'usine de Sindelfingen au mois d'août
de la même année. Les premières 300 SL sont
vendues en Europe et Maxi Hoffman livre sa première voiture
en mars 1955.
La presse automobile, tout comme le public, succombe au charme
et à la compétence technique de la 300 SL. Sans
égaler la beauté sensuelle de certaines créations
italiennes de l'époque, la Mercedes 300 SL affiche néanmoins
une élégance virile qui, 50 ans plus tard, fait
encore tourner les têtes. Tels des sourcils bien dessinés,
de subtiles arêtes soulignent le haut des passages de roues,
tandis que les grandes ouvertures latérales qui laissent
échapper la chaleur du compartiment moteur évoquent
les branchies du requin. Construite en acier, sauf pour le capot,
le couvercle du coffre et le panneau du seuil de porte réalisés
en aluminium, la carrosserie aux galbes généreux
se termine par une poupe arrondie et procure à la 300 SL
des proportions magnifiques. Moyennant un supplément raisonnable,
la 300 SL était livrable avec une carrosserie entièrement
en aluminium, allégeant la voiture de 80 kg. Rien que 29
clients ayant opté pour cette carrosserie légère,
vous imaginez ce que valent aujourd'hui ces rarissimes 300 SL.
Mais qu'elle soit habillée d'acier ou d'aluminium, la 300
SL donne l'impression d'être sculptée dans un seul
bloc de métal.
L'injection directe, déjà en 1955
Quant au six cylindres en ligne qui a commencé la vie sous
le capot de la limousine 300, il emprunte dans la 300 SL un caractère
évidemment plus rageur. Porté de 115 à 175
chevaux, le 3 litres reçoit, à la place des carburateurs
d'origine, un système mécanique d'injection d'essence
qui marque un progrès très important à l'époque.
La puissance passe éventuellement à 215 chevaux,
autorisant une vitesse de pointe de 260 km/h.
D'une souplesse remarquable, le six cylindres Mercedes permet
d'accélérer sans difficulté à partir
de 25 km/h en quatrième tout en affichant un chrono de
moins de 10 secondes pour passer de 0 à 100 km/h et une
consommation moyenne de 15 litres aux 100 km. Sur route, avec
215 chevaux pour propulser 1300 kg, la 300 SL autorise des accélérations
impressionnantes, aidées par le généreux
couple du moteur. La direction précise - pour l'époque
- et les suspensions indépendantes procurent à la
voiture une tenue de route sportive mais qui, dans des mains moins
expertes, pouvait néanmoins surprendre à haute vitesse.
En effet, l'essieu arrière à bras oscillants, s'il
constitue une amélioration par rapport à l'essieu
rigide, présente une fâcheuse tendance au survirage
intempestif à haute vitesse, comme le savent si bien ceux
et celles qui ont essayé de pousser une Volkswagen, une
Renault Dauphine, une Fiat 600 ou une Porsche des premiers jours.
D'une rigueur toute germanique, l'habitacle de la 300 SL tendu
de cuir sur la plupart des exemplaires se distingue par une excellente
position de conduite et une instrumentation nette et complète,
dominée par un gros compte-tours et un compteur de vitesse
placés bien en vue du conducteur. Pour le reste, ce biplace
grand sport dispose d'un espace de rangement pratique derrière
les sièges et d'un coffre convenable qui se prête
merveilleusement au jeu de valises faites sur mesure que l'on
pouvait se procurer à titre d'option.
Pour boucler la boucle, Mercedes-Benz, toujours à l'incitation
de l'irréductible Maxi Hoffman, lance en 1957 le roadster
300 SL. Dotée de portes classiques ayant nécessité
des modifications au châssis tubulaire, le cabriolet connaît
un beau succès aux États-Unis, son marché
de prédilection. Au total, sur les 1400 coupés 300
SL à portes papillon produites, près de 1100 débarquent
en Amérique dont un nombre respectable fait encore la joie
des collectionneurs fortunés.
À la 300 SL, succède en course la Mercedes-Benz
300 SLR produite en 1955 et propulsée par un moteur de
Formule 1, un superbe 8 cylindres en ligne de 3 litres en alliage
léger. C'est au volant de la voiture 722 (désignant
l'heure de départ, 7h22) que le légendaire Stirling
Moss secondé par Denis Jenkinson, son ineffable co-pilote,
remportent les Mille Miglia de 1955 parcourant les 1600 km sur
les routes d'Italie à une moyenne de 157,65 km/h. Jamais
personne ne fera mieux. Mais ça, c'est une autre histoire.
Dans le rétroviseur de la Mercedes-Benz
300 SL 1954 :
Empattement / Long. / larg. / haut. (cm) : 240 / 452 /
179 / 130
Poids en ordre de marche : 1 295 kg
Moteur : 6 cylindres en ligne, 3 litres, 1 ACT, injection
mécanique directe, carter sec
Puissance / Couple : 215 ch à 5 800 tr/min / 202
lb-pi à 4600 tr/min
Transmission : boîte manuelle à 4 vitesses,
deux rapports de pont au choix
Freins : à tambours assistés aux 4 roues
Suspensions : indépendantes
0 à 100 km/h : 9,5 secondes
Vitesse de pointe : 235 à 260 km/h, selon rapport
de pont
Consommation moyenne : 9,5 L/100 km
Réservoir : 100 L
Production :
Coupé 1954-57 : 1400 exemplaires
Roadster 1957-63 : 1858 exemplaires
©VEA