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MONTE-CARLO: C'ETAIT LA SIBERIE
par Alain Bertaut* (mars 1963)
C'était le dimanche 20 janvier. Il était environ trois heures du matin. Le blizzard soufflait la
neige à l'horizontale. Depuis plus de six heures nous nous battions comme des forcenés
repoussant toujours le moment où il nous faudrait renoncer. Tour à tour, conducteurs,
éclaireurs, débardeurs, terrassiers, la volonté tendue vers un seul but : passer à tout prix,
nous étions insensibles au froid polaire de la nuit yougoslave, dans la neige jusqu' au-dessus
des genoux, nous devions pousser, tirer, porter les voitures.
Dans le lointain, on discernait les premières lumières de Nis, ville de 70.000 habitants, à
260 km au sud de Belgrade. Depuis bien avant la frontière gréco-yougoslave, la bataille
faisait rage. La caravane des treize voitures qui avaient quitté Athènes s'était étirée à
mesure que les difficultés augmentaient. Nos trois DS 19 (Trautmann-Gröll, Claudine
Bouchet-Joëlle Laurent et Olivier Gendebien) s'étaient portées en tête pour ouvrir la
marche. Derrière, à la surprise générale, nous avions la petite Ami 6 des méridionaux
Matheron-Chabas, puis la Skoda des Grecs Vourdoumbakis-Petikanakis.
Et pourtant, tout avait bien commencé. En dépit d'une pluie froide qui couvrait Athènes.
nous avions pris un bon départ. J'avais la chance d'être le coéquipier d'Olivier Gendebien,
quatre fois vainqueur des 24 Heures du Mans. Nous avions minutieusement préparé notre
affaire. Nous avions reconnu une bonne partie du parcours, celle où devaient avoir lieu les
six épreuves de classement. Au volant, j'avais pris suffisamment d'avance pour déjeuner
tranquillement à Kamena-Vourla. Malgré un peu de brouillard, nous pouvions prendre plus
d'une heure et demie de détente au contrôle de Larissa. Nous roulions encore à bonne allure
en direction de Skopje malgré la nuit et la neige qui avait fait son apparition. Nous
pouvions penser encore que nous tenions le bon bout. Nous avions tout prévu, tout... sauf
l'hiver rigoureux, excessif qui allait transformer notre randonnée sportive en aventure aux
lendemains imprévisibles.
Nous jouons à saute-mouton
Olivier avait pris le volant. L'oeil rivé sur le chemin de plus en plus imprécis, il se battait
contre tout : les ornières, la neige épaisse, les trous qu'il fallait deviner et éviter, les plaques
de glaces dissimulées sous la couche blanche. Cà et là, dans les phares, j'avais à peine le
temps d'apercevoir deux ou trois silhouettes de ce qui me semblait être de grands chiens et
qui, devions-nous apprendre plus tard, étaient celles de loups ! Nos trois DS jouaient à
saute-mouton, s'engageaient dans la trace laissée par la voiture de tête... toujours suivies
par la vaillante Ami 6. Soudain, Olivier retint un juron. Nous venions de nous "planter"
dans un talus. Le temps de nous dégager et nous apercevions Trautmann buté contre une
congère. Utilisant sa DS comme un bélier, il fit plusieurs manœuvres... et la congère céda...
pour dévoiler une autre congère, puis une autre encore qui furent péniblement "effacées" de
la même manière.
Au contrôle de Skopje, nous avions encore trois quarts d'heure d'avance. Dans un
restaurant tout proche, nous prîmes quelques forces. Les Grecs arrivèrent dans les temps.
Alors que nous quittions le contrôle, nous n'avions aucune nouvelle des huit autres
équipages, certainement en difficulté dans la montagne (ils renoncèrent à Skopje).
Je relayai Olivier. L'étape Skopje-Belgrade était longue de 458 km. Théoriquement, roulant
désormais sur une autoroute, le plus dur était fait. De fait, pendant plus de cent kilomètres,
je pus rouler à bonne cadence. C'était trop beau : peu à peu, la couche de neige fraîche
s'épaissit et les congères réapparurent. Les ornières catapultaient l'arrière de la voiture de
droite et de gauche. Mais nous avancions toujours. Cela seul importait. Jusqu'au moment
où, à quelques kilomètres de Nis, une douzaine de gros camions, figés dans la tourmente,
nous barrèrent le chemin. II fallait trouver une solution. Pas question de se frayer un
passage à la pelle. Nous quittâmes l'autoroute pour prendre un petit chemin qui, suivant
une crête, avait quelque chance d'être débIayé par le vent. Une énorme congère nous força
à faire demi-tour. Alors, prenant un autre chemin enjambant l'autoroute sur un pont, nous
poussâmes une reconnaissance avec Bernard Gröll que nous avions pris dans notre voiture:
Ce chemin menait à une gare. Peut-être en roulant sur le ballast ... Malheureusement, la
neige avait comblé un fossé profond et nous y serions restés si, par chance, deux paysans
avec une pelle ne nous avaient tirés d'affaire.
Nis, on ne passe pas !
II fallut bien se rendre à l'évidence. Le rallye était fini. Nous avions tout tenté, tout fait,
pour justifier la confiance que Citroën avait mise en nous. Revenus près de la file de
camions, nous prîmes quelque repos dans les voitures, moteur en marche pour avoir le
chauffage.
Nous revînmes aux camions. Ce n'est que vers cinq heures de l'après-midi que la voie fut
ouverte, non par le service des routes (en existe-t-il un ?), mais par un camion militaire.
Ravalés à la condition de simples touristes, nous allions alors savoir ce qu'il en coûte de
risquer un voyage à travers la Yougoslavie au mois de janvier. On nous indiqua l'hôtel
Park, le seul convenable de la ville... à condition de ne pas être exigeant.
Nis. un centre industriel relativement important, est de plus, un point de jonction de routes
et de voies ferrées. C'est par Nis que passe le trafic en direction de Belgrade, Zagreb,
l'Autriche, l'Allemagne, l'Italie et la France.
Or, après une journée entière de négociations difficiles avec les responsables des chemins
de fer, il nous fut non seulement impossible de savoir si nous pourrions disposer de deux
wagons pour expédier nos voitures en France; mais même de connaître l'heure de passage
du Simplon-Orient-Express pour nous rapatrier.
Péage à répétitions.
De guerre lasse, nous tentâmes par la route de forcer le passage vers Belgrade. Rien à faire.
Revenus en ville, nous alertâmes nos ambassades. Le soir même, nos voitures étaient
chargées sur les plateaux après avoir dû payer en plus du prix du transport, une somme de
6.500 dinars (45.50 F.) non portés sur la facture pour... clouer les cales en bois. Pour nos
quatre voitures, cela faisait 26.000 dinars (182 F.) qu'il fallut payer de la main à la main à
deux énergumènes au vu et au su des officiels de la gare.
Veut-on un autre exemple des curieuses méthodes pratiquées dans cette région ? Le voici:
alors que nous pensions pouvoir repartir, nous demandâmes notre compte. Le préposé
ajouta séparément (pas sur la note) 800 dinars pour le parking de nos quatre voitures. Quel
parking? La rue, 100 m avant et 100 m après l'hôtel, une rue qui n'était même pas débIayée
de l'épaisse couche de neige dans laquelle les voitures s'enfonçaient jusqu'au ventre. Au
moment où nous mettions la clé dans la serrure de la portière, un autre préposé, portant
livrée de l'hôtel vient nous trouver pour nous réclamer lui aussi 200 dinars par voiture
pour... le parking. Refusant de nous "faire avoir" une deuxième fois, nous lui dîmes que
nous venions juste de payer le parking. Invité à nous accompagner jusqu'à la caisse... il
préféra s'esquiver sans ses dinars!
Je me garderai de généraliser après cette édifiante expérience de tourisme hivernal dans une
grande ville de Serbie (qui ne compte pas un seul taxi). Le gouvernement yougoslave fait
de réels efforts pour ouvrir le pays au tourisme international. On vante la côte dalmate. On
construit des routes. Mais si l'essentiel des efforts porte sur l'équipement des zones
privilégiées recherchées par les estivants, doit-on négliger à ce point la condition des
voyageurs étrangers ? Même à Belgrade, où nous trouvâmes un auxiliaire dévoué en M.
Guikovaty, Directeur de l'Agence France-Presse, il fut impossible de savoir si l'autoroute
Nis-Belgrade était ou allait être dégagée.
Qu'aurait-ce été si nous étions sortis des sentiers battus... Là, s'est arrêtée notre aventure.
*NDLR: Alain BERTAUT était journaliste-essayeur à la revue l'Action Automobile et
Touristique et à la revue Moteurs, en plus d'être coureur automobile. Il a participé à de
nombreuses épreuves automobiles, dans plusieurs disciplines, tels le Rallye de Monte-Carlo
et les 24 heures du Mans.
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