LES PIONNIERS DE L'AUTOMOBILE
par L. Hecktrik (collaboration spéciale)
Nous sommes en 1903, les premières années
de ce nouveau siècle battent leur plein dans les milieux
urbains à la mode. Il n'en est pas de même dans ce
bourg écossais perché dans les Highlands près
d'un lac aux eaux pures plus noires que noir. L'automobile n'en
est déjà plus à ses balbutiements, mais ici
nulle trace de cette révolution. À Landfish, les
bons vieux chevaux sont encore le seul moyen de traction. Le village
poursuit son train-train quotidien sans cette TSF pourtant déjà
répandue ailleurs, c'est qu'il n'y a pas non plus l'électricité,
et les habitants semblent s'en accommoder fort bien.
Mais il y a une exception. À l'écart du village,
Lord Spencer Troutman vit une vie bien différente de celle
de ses concitoyens. Cet homme excentrique est un amoureux fou
de toutes les créations technologiques du monde moderne
et il y a déjà longtemps qu'il ne s'éclaire
plus à la bougie, une immense fournaise au bois alimente
son château de Perchcastel en chauffage et en électricité
via une puissante génératrice entraînée
par une turbine à vapeur. Bricoleur, il a installé
dans une des dépendances un atelier à faire pâlir
d'envie bien des industriels de l'époque. Il a aussi dans
un garage à côté des écuries une des
ces voitures sans chevaux, mais cette pétaradante machine
ne lui convient guère, les pannes constantes qui l'accablent
ne sont guère du goût de cet aristocrate, et Henry
Royce n'a pas encore commercialisé son "Spectre d'Argent",
qui aurait sans doute comblé d'aise notre amateur éclairé.
C'est donc avec passion qu'il tente d'améliorer la poussive
de Dion-Bouton 1899. Pour ce faire, il commence par démantibuler
pièce par pièce toute la mécanique qu'il
juge bien archaïque. Amassés dans un coin du garage,
les morceaux de la pitoyable de Dion ne l'encouragent guère
à essayer d'en faire l'objet de ses rêves, c'est
donc avec beaucoup de ténacité qu'il se met à
réfléchir sur ce que devrait être une automobile.
Son projet prend tournure au fil de ses réflexions et les
défauts inhérents des créations d'alors lui
sautent aux yeux: ce moteur à pistons lui semble aberrant
et d'une inutile complexité, le système de changement
de vitesses n'a de raison d'être que pour palier les carences
de ce moteur, le centre de gravité trop élevé
dû à la présence des éléments
mécaniques au-dessus du châssis lui paraît
un non-sens. Le temps s'écoule, il est temps de passer
aux actes, ce sera fait dans l'hiver 1903.
Si la suspension reprend les chers ressorts à lames dignes
des diligences d'une autre époque (c'est une des contributions
de la défunte de Dion à cette création),
l'ensemble propulseur est d'un tout autre ordre. D'office, Lord
Spencer avait décidé d'écarter ce moteur
à explosion interne et ses nombreuses pièces superfétatoires
qui, partant d'un mouvement alternatif se devait de le transformer
en mouvement rotatif, via des bielles: une absurdité! Son
choix se porte alors sur le moteur électrique, lequel est
fiable et qui, grâce à son couple, permet d'éviter
la boîte de vitesses, indispensable au moteur à explosion.
L'idée n'est pas nouvelle: n'est-ce-pas le Belge Camille
Jenatzy qui franchira le premier le mur des 100 km/h en 1899 avec
la "Jamais Contente", une voiture électrique?

La "Jamais Contente" de Camille Jenatzy atteint
105,882 km/h en 1899
Seulement voilà, l'alimentation par batteries ne permet
pas une grande autonomie et Lord Spencer se met à rêver
d'une source électrique constante capable d'augmenter sensiblement
cette autonomie. La réponse est dans son château.
En effet, cette génératrice qui lui fournit toute
l'électricité dont il a besoin est exactement ce
qu'il lui faut, seulement, pas question de s'encombrer de bois.
Il va donc bricoler un brûleur à partir du carburateur
de la misérable de Dion, lequel chauffera l'eau contenue
dans un réservoir sous pression, la vapeur ainsi obtenue
alimentera une turbine chargée d'entraîner la génératrice
qui fournira du courant électrique. La voiture "hybride"
est née!
L'engin est remarquable: une carrosserie profilée longue
et basse où le conducteur se tient allongé, le châssis
est à la manière d'un tonneau renforcé par
des arches d'une étonnante rigidité, ce qui a permis
d'installer l'ensemble propulseur en dedans et non en dessous,
d'où une surprenante stabilité, malgré les
voies étroites, puisque les roues sont carénées
à l'intérieur de la carrosserie. Le silence qui
règne lorsque la voiture roule (seul le chuintement du
brûleur se fait entendre) est d'un tel contraste avec le
tintamarre de la pathétique de Dion que l'enthousiasme
de son créateur est débordant. Les essais se poursuivent
donc, mais Lord Spencer est un homme prudent, nul besoin d'ameuter
le monde entier, il testera donc sa voiture dans le plus grand
secret.
Un beau soir de ce printemps 1904, les habitants
de Landfish ont la surprise de voir un extraordinaire fuseau d'argent
briller au loin dans la lande dans la direction de Ness. Ces personnes
quelque peu rustres sont aussi extrêmement superstitieuses
et dans le temps de le dire, la rumeur gagnera toutes ces oreilles
crédules: le monstre aperçu courait si vite que
l'on avait de la peine à le suivre des yeux, il ne pouvait
s'agir là que d'une créature maléfique. Naïfs
certes, mais courageux, les hommes du village organisèrent
immédiatement une battue afin de se débarrasser
de ce démon perfide et silencieux. À la nuit tombée,
la clarté de la Lune permit à tous ces yeux d'apercevoir
la bête s'approcher du lac, là où ils avaient
décidé d'être à l'affût. N'écoutant
que leur courage, ces braves gens tirèrent tous ensemble
sur le monstre avec leurs pétoires d'un autre âge.
Ils virent alors l'animal désemparé se précipiter
dans le lac et y sombrer. Ils n'eurent que le temps d'apercevoir
un tatouage sur la peau de la créature: "Fluctuat
nec mergitur", la devise de Lord Spencer Troutman 4ème
baron de Ness, leur seigneur

N.D.L.R.: "Fluctuat nec mergitur"
est en fait la devise de la Ville de Paris et signifie "Il
flotte mais ne sombre pas".
©VEA
Avril 2009