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LES 100 ANS DE LA GRANDE DAME ANGLAISE
par Alain Raymond (adapté d'un article paru dans "La
Presse")
Charles Stewart Rolls (1877-1910) et Frederick Henry Royce (1863-1933)
n'ont pas grand-chose en commun, mais le hasard qui les unit en ce
début de 20e siècle permettra la fondation en 1904 d'une
entreprise d'exception dont le nom et l'emblème, encore aujourd'hui
synonymes de perfection et de richesse, confèrent à
qui peut s'y associer une aura de raffinement et de distinction.
Fils de Lord et Lady Llangattock, Charles Rolls est un jeune aristocrate
issu d'une famille prospère. Adepte du modernisme, Rolls
s'intéresse particulièrement à l'automobile
et à l'aviation.
Malgré une vie bien remplie par de multiples loisirs, Rolls
obtient un diplôme en génie mécanique et se
lance en 1902 dans la vente d'automobiles. Son entreprise, la C.S.
Rolls & Co., commercialise les voitures Minerva, une marque
belge, ainsi que les françaises Panhard & Levassor et
Mors. S'appuyant sur son charme et ses nombreuses connaissances
dans la haute société anglaise, Charles Rolls connaît
un succès immédiat en affaires.
Né à l'autre extrémité de l'échiquier
social, Frederick Henry Royce est fils d'un pauvre meunier. Il commence
à vendre des journaux dès l'âge de 10 ans. Le
soir, Royce suit des cours et s'intéresse aux mathématiques
et aux sciences. Il devient apprenti à la Great Northern
Railway et s'associe ensuite à Ernest Claremont pour fonder
Royce Ltd., une entreprise de fabrication d'appareillage électrique.
Les affaires vont bien et, en 1903, Henry Royce achète une
petite voiture française d'occasion. Déçu par
la piètre fiabilité de sa Decauville Voiturette, Royce
commence par la modifier puis décide de construire sa propre
voiture sur la base de la Decauville. Mue par un moteur deux cylindres
de sa conception, la première Royce effectue ses premiers
tours de roues le 1er avril 1904. Fiable, confortable et, chose
rare à l'époque, démarrant facilement, la "Royce"
fait des adeptes et Henry Royce en construit deux autres. L'une
d'elles est vendue à Henry Edmunds, associé de Royce
qui, le hasard aidant, est aussi un ami de Charles Stewart Rolls.
Connaissant le penchant de son ami Rolls pour les machines modernes,
Henry Edmunds l'invite à faire le voyage jusqu'à Manchester
pour voir la voiture de Royce. La rencontre a lieu au Midlands Hotel.
Rolls essaye la Royce 2 cylindres 10 HP. Il est immédiatement
conquis. Nous sommes le 4 mai 1904.
En décembre de la même année, les deux hommes
signent un accord de coopération pour la commercialisation
des automobiles Rolls-Royce sous la raison sociale C.S. Rolls &
Co. La première gamme Rolls-Royce (10, 15, 20 et 30 HP) est
présentée au Salon de Paris. C'est le début
de la saga Rolls-Royce.
Spirit of Ecstasy
Pour que des mascottes personnelles plus ou moins appropriées
trônent sur le magistral radiateur Rolls-Royce, Claude Johnson,
un des dirigeants de l'entreprise, commande à Charles Sykes,
un ami peintre, une figurine originale et exclusive. The Spirit
of Ecstasy , appelée aussi The Flying Lady , une belle dame
ailée n'est nulle autre qu'Eleonor Thornton, secrétaire
particulière de Lord Montagu de Beaulieu. Dès 1911,
toutes les Rolls-Royce arborent fièrement "l'Esprit
de l'extase" sur le célèbre radiateur en forme
de temple grec.
La saga Rolls-Royce
Sans faire preuve d'un avant-gardisme échevelé ni
d'un palmarès sportif exceptionnel, Rolls-Royce a conservé
pendant tout un siècle une rigueur irréprochable et
une fidélité inébranlable à l'égard
de la philosophie d'entreprise de ses fondateurs. Aujourd'hui propriété
de BMW, le fleuron de l'industrie automobile britannique survivra-t-il
à cette mondialisation? Le 21e siècle le dira. En
attendant, voici la suite de la "saga Rolls-Royce".
Pour les nombreuses marques naissantes en ce début du siècle
de l'automobile, il s'agissait, pour s'assurer le succès,
de convaincre un public réticent à faire confiance
à ces machines prétendant remplacer les voitures à
chevaux. Fiabilité et endurance étaient les qualités
recherchées, et quoi de mieux que de participer à
des épreuves de vitesse et d'endurance pour en faire la démonstration.
D'où la présence de deux Rolls-Royce au premier Tourist
Trophy, une course se déroulant sur les routes pittoresques
de l'île de Man. Elles ont terminé aux deuxième
et troisième rangs.
Entre 1904 et 1906, 19 voitures à moteur deux cylindres
de 2 litres sont sorties des usines, suivies de quelques exemplaires
à moteur trois cylindres de 3 litres et de la 30 HP, construite
à 30 exemplaires. Nous sommes loin de la construction en
grande série de Henry Ford.
Le chef-d'uvre
Mais la véritable consécration pour Rolls-Royce s'est
produite en 1906 après le dévoilement au Salon de
Londres du nouveau châssis de la future 40/50 HP. La nouvelle
venue est sortie de l'usine en mars 1907. Habillée d'une
superbe carrosserie en aluminium, la 13ème voiture de la
série s'inscrivait dans l'histoire de l'automobile en parcourant
15 000 milles entre le 1er juillet et le 8 août 1907 sans
aucune panne mécanique. À l'issue de cette épreuve
dûment homologuée par le Royal Automobile Club, la
Rolls-Royce 40/50 HP recevra le titre de "meilleure voiture
au monde" et le surnom de Silver Ghost, le fantôme d'argent,
qui évoque l'incroyable silence de fonctionnement du moteur
de cette belle à la robe d'aluminium poli et aux accessoires
soigneusement nickelés.
L'appellation Silver Ghost sera accolée à toutes
les Rolls-Royce 40/50 HP, soit un total de 6 220 exemplaires propulsés
par un moteur six cylindres en ligne de 7 litres, porté à
7,4 litres en 1910. C'est aussi en 1910, le 12 juillet, que Charles
Rolls a trouvé la mort lors d'une démonstration aérienne
à Bournemouth. Il avait 33 ans.
Malgré la disparition de son flamboyant associé,
Henry Royce a poursuivi son travail et s'est consacré à
la production d'une Rolls-Royce plus " abordable ". C'est
la Twenty ou 20 HP, animée par un moteur six cylindres de
3,1 litres. Au total, 2890 "petites" Rolls-Royce seront
ainsi construites.
Incursion en Amérique
Soucieux d'approvisionner le marché important d'Amérique,
Royce a fondé la Rolls-Royce of America en 1919. L'usine
située à Springfield, au Massachusetts, a construit
entre 1920 et 1931 la 40/50 Silver Ghost, puis la New Phantom. À
cause de leur rareté (1700 voitures produites) et de certaines
particularités exclusives, les Silver Ghost américaines
étaient très prisées. À ce propos, précisons
que la Silver Ghost a fait place en 1926 à la New Phantom,
rebaptisée plus tard Phantom I, suivie en 1929 de la Phantom
II, montée sur un tout nouveau châssis.
Toujours en 1929, la Twenty a fait place à la 20/25. Entre-temps,
Walter Owen Bentley, un ingénieur ferroviaire qui produisait
des moteurs rotatifs pour l'aviation, s'est lancé dans le
monde de l'automobile en construisant dès 1919 une voiture
propulsée par un redoutable moteur 3 litres muni de pistons
en aluminium, d'un arbre à cames en tête et de quatre
soupapes par cylindre. La Bentley Three Litre s'est taillée
une réputation enviable en sport automobile, notamment à
la suite d'une victoire mémorable aux 24 heures du Mans,
en1924. Quatre autres victoires au Mans ont suivi. Les prouesses
des "Bentley Boys" sont inscrites en lettres d'or dans
le palmarès de l'épreuve mancelle.
Malheureusement pour W.O. (surnom que lui donnaient ses amis),
la crise financière de 1929 l'a acculé à la
faillite. En 1931, Rolls-Royce s'est porté acquéreur
de Bentley. Bentley vivra ainsi sous l'aile de Rolls-Royce sans
jamais exploiter le potentiel sportif qui aurait pu, selon certains,
en faire le Ferrari britannique.
Aux célèbres Silver Ghost et aux prestigieuses Phantom
ont succédé les Silver Dawn, Silver Cloud, Silver
Spirit/Spur, et l'illustre Silver Shadow à carrosserie monocoque
et suspensions indépendantes (1965). En 1978 est née
la Rolls-Royce Camargue, carrossée par Pininfarina.
Achat, rachat
Parallèlement à l'automobile, Rolls-Royce s'est aussi
taillé une place de choix dans le domaine des moteurs d'avion.
En 1971, cette division s'est séparée de la maison
mère pour former Rolls-Royce PLC et, en 1980, le groupe automobile
est acheté par la britannique Vickers. Dix-huit ans plus
tard, "l'entreprise la plus aristocratique du monde entre dans
le groupe de la voiture du peuple" (dixit Automobiles classiques),
Volkswagen! Mais le hic, c'est qu'une entente était déjà
conclue avec BMW, qui fournissait des moteurs à la "grande
dame anglaise". Après des péripéties dignes
des meilleurs- ou pires- romans-feuilletons, Volkswagen s'est appropriée
la marque Bentley tandis que BMW a hérité de Rolls-Royce.
On prétend que Henry Royce, décédé en
1933, et son jeune associé Charles Royce se sont souvent
retournés dans leurs tombes.
Avec la collaboration de Roy Sabbagh, président du St-Lawrence
Valley Region of the Rolls-Royce Owner's Club Inc.
©VEA
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