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UNE DROLE DE SURVIVANTE: TRABANT
par Alain Raymond (adapté d'un article
paru dans "La
Presse")
Le mur de Berlin, le Rideau de fer, l'Union soviétique,
l'Allemagne de l'Est: tous tombés. Tous balayés sous
les décombres de l'Histoire.
Mais elle, elle roule encore malgré son bicylindre de 600
cc à deux temps qui pue l'huile brûlée à
plein nez. Et que dire de sa carrosserie en pâte de râperie
qui témoigne, tant par son dessin tristement périmé
que par sa matière première, d'une époque où
la pénurie touchait non seulement les matériaux, comme
l'acier, mais aussi le droit à la créativité.
Certaines ont même réussi à traverser l'Atlantique,
comme si elles tenaient à venir sur notre terre d'abondance
pour nous montrer et nous faire sentir, devant les merveilles de
l'automobile allemande "capitaliste", les affres de l'automobile
allemande "communiste". Deux mondes, à quelques
kilomètres l'un de l'autre, mais séparés par
un incroyable gouffre technologique.
Elle, c'est Trabi, surnom affectueux que lui donnent les inconditionnels
des cas désespérés. Une Sachsenring Trabant,
pour être plus précis.
Mais comme la Coccinelle et la Mini que l'on appelle par leur "prénom"
plutôt que par leur marque (VW ou Austin), et pour des raisons
bien différentes, cette Trabant, construite quand même
à trois millions d'exemplaires, s'est transformée
depuis quelques années en voiture culte. Voici en quelques
lignes la longue histoire de la Trabant.
Le papier mâché pour remplacer le chrome
Avant la Deuxième Guerre mondiale, les usines de Zwickau
produisaient des grosses voitures de luxe sous les bannières
Horch et Audi, toutes deux membres du groupe Auto Union. À
la fin des hostilités et à la suite du partage de
l'Allemagne, Zwickau se retrouve à l'Est, sous domination
communiste, et se consacre à la construction de tracteurs
et de camions.
La production automobile reprend quelque temps après et
c'est en 1957 que naît la Trabant P50. Animée par un
moteur bicylindre à deux temps de 500 cc et refroidi à
l'air, cette traction avant développait moins de 20 chevaux.
Pour alléger la voiture tout en palliant la pénurie
d'acier, la Trabant recevait des panneaux de carrosserie en Duraplast,
un matériau composé de résine phénolique
renforcée avec des fibres de coton. "Du papier mâché
renforcé de résine synthétique", lit-on
dans L'Encyclopédie illustrée de l'automobile. "De
la pâte de râperie mécanique- pâte de bois-,
le tout trempé dans de la résine synthétique",
voit-on ailleurs. "Du carton de course", renchérit
un troisième ouvrage!
Qu'importe. L'essentiel, c'est que ça ne rouille pas, même
si ça risque de flamber à la moindre étincelle.
En 1963, la Trabant évolue et la cylindrée du moteur
deux temps passe de 500 à 600 cc. Cette "grosse"
cylindrée est suivie en 1964 de la P601 "restylée"
et agrandie, cette version restant inchangée jusqu'en 1991.
Avant la Mini
Fait intéressant à noter et qui en surprendra plusieurs,
depuis 1955, le moteur de la Trabant est disposé en position
transversale, une configuration "révolutionnaire"
que l'on attribue à la Mini, née en 1959. Riez donc
si ça vous chante, mais sachez que notre chère Trabi
mérite que l'on remette les pendules à l'heure.
Livrable en trois versions de base (berline, familiale et cabriolet),
la Trabant existait aussi en version tout-terrain destinée
aux forces armées, la Kubelwagen. Les GI en Hummer ne pourront
pas dire que nous ne les avons pas avertis!
Dès 1988, juste avant la chute du mur de Berlin (1989),
la Trabant reçoit le moteur de la petite Polo en vertu d'une
entente avec VW. Mais avec l'unification de l'Allemagne, les jours
de l'antique Trabant sont comptés et la production cesse
définitivement quelques mois plus tard.
Aujourd'hui, comme il fallait s'y attendre, c'est l'emblème
VW qui trône sur les usines de Zwickau, tandis que la compagnie
Sachsenring, qui existe encore, se spécialise dans la production
de pièces et de prototypes.
Tel le canard boiteux qui attire l'attention des passants et leur
affection, la Trabant est devenue objet de curiosité et de
collection, surtout dans les pays où elle ne fut jamais importée.
C'est ainsi qu'on la retrouve au Québec, entre autres chez
Pierre Gosselin, de Saint-Denis-de-Brompton, dans les Cantons-de-l'Est.
"Elle appartenait à un militaire canadien qui servait
en Allemagne et qui l'a ramenée avec lui après la
chute du mur de Berlin. C'est une 1974 et elle enregistre 67 000
kilomètres au compteur. Je l'ai seulement depuis le mois
de mai et j'apprends à la faire rouler. Heureusement qu'elle
m'est venue avec un tas de pièces de rechange, ce qui me
permet de la rénover graduellement. En général,
elle fonctionne bien et il est possible de rouler à une vitesse
de croisière de 80 à 90 km/h, avec des pointes à
100. L'important, c'est de savoir comment la faire démarrer
et de ne pas oublier la tirette pour le démarrage. Aussi,
lorsqu'on fait le plein, il faut ajouter de l'huile à l'essence,
mais si elle est bien réglée, elle ne fume pas trop.
Je m'en suis servie régulièrement cet été.
Quant à sa carrosserie en "carton", elle tient
le coup! À l'exposition de Granby, des visiteurs allemands
étaient surpris de voir une Trabant au Québec et ils
m'ont raconté qu'à l'époque, en Allemagne de
l'Est, il fallait payer comptant pour commander une Trabant et attendre
avant qu'elle ne soit livrée. Presque comme une Rolls!
Et si vous résidez dans la région de Montréal
et que vous voulez voir en personne cette curiosité venant
d'une autre planète, il paraît que le concessionnaire
Autostrasse Porsche en possède une. Quand on pense au fleuron
de l'automobile allemande qu'est aujourd'hui la marque Porsche,
il y a fort à parier que cette Trabant offre un contraste
pour le moins frappant avec une 911 Turbo, un contraste presque
aussi frappant que les inimaginables différences qui séparaient
les deux Allemagne. L'automobile, reflet de notre société.
Existe-t-il un meilleur exemple?
Dans le rétroviseur de la Sachsenring Trabant 1974
Empattement/longueur/largeur: 203 cm/350 cm/149 cm
Poids: 750 kg
Moteur: deux cylindres, 594 cc, deux temps, refroidi à l'air,
26 chevaux
Transmission: traction, boîte manuelle, quatre vitesses
Freins: tambours
0 à 100 km/h: en quelques minutes
Vitesse maximum: 110 km/h
Production: 3 millions (tous modèles confondus)
©VEA
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