LE TOUR DU MONDE DES MARQUES
Les États-Unis
HISTOIRE DES "MUSCLE
CARS"
par Yves Boulanger
Préambule
Les "muscle car" américaines sont
devenues légende. Et comme toutes les légendes,
celle-ci est souvent mal interprétée. Ayant été
un témoin passif mais attentif de l'apogée et du
déclin de ce phénomène, j'ai pensé
en partager l'histoire avec ceux qui n'ont pas connu cette époque.
Mon but n'est pas d'inventorier toutes les variantes ou d'en chiffrer
les performances, une encyclopédie y suffirait à
peine.
L'ingrédient principal
Les premières automobiles avaient des moteurs
à un seul cylindre. Spontanément, la course à
la puissance fit apparaître des moteurs à 4 cylindres
dès le tout début du siècle; ceux-ci ayant
un équilibre dynamique inhérent apte à réduire
les vibrations; ils devinrent rapidement la norme pour les automobiles
de grande diffusion.
Plus une automobile était luxueuse, plus
son moteur était de grande dimension: on passa bientôt
à des moteurs à 6 puis à 8 cylindres en ligne.
L'encombrement de ces mécaniques devint une limite à
l'ajout de cylindres supplémentaires. D'où l'idée
du moteur V8: cette idée issue de l'aviation fut reprise
dès 1914 par Cadillac qui était déjà
l'une des marques de prestige aux USA. Packard surenchérit
en 1916 avec la "Double Six" pour une courte période,
le premier V12 automobile.
Pendant ce temps Ford mettait l'Amérique
sur roues avec sa célèbre Modèle T, une humble
4 cylindres. Ses principaux concurrents, plutôt que de lutter
avec Ford sur le prix, choisirent de se positionner un peu plus
haut dans les gammes de produits: dès le début des
années 20, Chevrolet, Dodge, Nash et beaucoup d'autres
offrirent dans leurs modèles de base des moteurs à
6 cylindres. Les modèles plus étoffés (comme
Buick et Packard) reçurent des 8 cylindres en ligne. Cadillac
ne tarda pas à offrir des modèles à moteur
V12, suivie par Franklin et d'autres. Cadillac eut le dernier
mot avec le V16 de ses modèles haut de gamme. A noter que
Duesenberg, le joyau de la production américaine d'avant
guerre, n'entra pas dans cette course folle en se "contentant"
d'un magnifique 8 en ligne, double arbre, à compresseur

Duesenberg SSJ 1935 ex-Gary Cooper (400 chevaux!)
En cours de route, Ford avait remplacé sa
vénérable Modèle T par la Modèle A,
toujours à 4 cylindres
1932: coup de théâtre,
Ford lance la Modèle B, avec en option un petit V8 certes
peu sophistiqué mais offrant tout de même 65 hp.
Ford abandonne complètement le 4 cylindres en 1934.
Même si la concurrence met un certain temps
à suivre, guerre oblige, le moteur V8 achève de
s'installer. Le vocable V8 entre dans les murs au point
où on s'en servira pour lancer en 1933 une marque de jus
de légumes, reprenant même sur les boîtes de
conserve le logo créé par Ford.
Les pionniers
La guerre mit en veilleuse les activités
automobiles. Le moteur V8 Ford fut employé à grande
échelle dans des véhicules militaires (Il sera fabriqué
à cette fin jusqu'en 1961
en France). Au retour des
GI au pays, les Américains étaient avides d'autos
neuves : ils en étaient privés depuis 1942. Les
manufacturiers réchauffèrent d'abord les modèles
des années 30, mais bientôt les concepteurs libérés
des activités militaires créèrent une nouvelle
génération de moteurs V8 à soupapes en tête:
c'est encore Cadillac qui mena le bal en 1949, suivie d'Oldsmobile
avec son "Rocket 88" et graduellement de toutes les
autres marques, tout au moins celles qui étaient appelées
à survivre.
Les amateurs de performance n'attendirent pas les
manufacturiers pour s'amuser. Quelque part en Californie, un rigolo
eut l'idée d'installer un V8 Ford sur le châssis
léger d'un modèle T, accompagnant le tout de pièces
de récupération: on baptisa le cocktail mécanique
"hot rod". Testostérone oblige, les bricoleurs
de tous niveaux mesuraient la performance de leurs créations
à travers des compétitions d'accélération
pas toujours très sages. La course d'accélération
ou "drag" commença à se structurer vers
la fin des années 40 sous l'égide de la NHRA et
le ET sur ¼ de mille devint la norme de mesure. (N.D.L.R.:
"ET" : "Elapsed time" ou temps écoulé
pour parcourir ¼ de mille départ arrêté,
soit environ 400 m, gouverné par la National Hot Rod Association).
Puis de cette culture de la transformation naquit
une autre idée de génie: celle d'installer le nouveau
V8 Cadillac dans la caisse beaucoup plus légère
d'une Ford récente. Ce cocktail baptisé "Fordillac"
est le véritable ancêtre du muscle car. Des préparateurs
se mirent à offrir de telles créations à
partir de voitures neuves.

La Ford 1949 coupé a servi de base aux premières
Fordillac
Phénomène qui resta transitoire, car
les manufacturiers ne restèrent pas inactifs: Chrysler
lança en 1955 une version surpuissante (300 hp) de son
moteur FirePower Hemi dans sa sedan 2 portes rebaptisée
"C-300", avec la mention au tableau de bord "ne
pas descendre les glaces au-dessus de 120 milles à l'heure"

Chrysler C-300
Cette même année, Chevrolet introduisit
finalement dans sa gamme un moteur V8: d'abord offert en 265 po.
cu., ce "small block" n'est certainement pas le moindre
puisqu'il évolua pour devenir l'inévitable 350.
Le nouveau sedan Chevrolet fit fureur, et son moteur n'y était
pas étranger. Prenons-le à témoin de l'escalade:
de 180 hp en 1955, la puissance de la version la plus chaude passa
à 225 hp en 1956, puis en 1957 à 283 hp avec le
283 po. cu. à injection mécanique développé
pour la Corvette. En 1958 Chevrolet alla encore plus loin en offrant
un 348 issu de sa gamme camion; ce premier "big block"
fut disponible en 315 hp puis peu après en 350 hp. Avec
le modèle 1961 le moteur devint le 409 cher aux "Beach
Boys" avec 380 hp et éventuellement 425 hp.
Évidemment Chrysler et Ford n'étaient
pas en reste et offrirent des versions tout aussi brutales de
leurs sedans respectifs. Les 3 grands allèrent jusqu'à
offrir en série très limitée des versions
ayant au-delà de 500 hp, dépouillées et allégées
au maximum: des bêtes destinées uniquement à
courir ¼ de mille à la fois. En moins de 12 secondes.
L'apogée
Réagissant à la part de marché
croissante des modèles européens, les 3 grands introduisirent
chacun en 1960 des gammes "compactes" puis un peu plus
tard "intermédiaires" par leur gabarit, pendant
que les berlines dites "standard" devenaient de plus
en plus gigantesques. Si les compactes des 3 grands furent d'abord
offertes avec des mécaniques assez placides, Studebaker
fit exception en offrant sa Lark dès 1959 avec un petit
V8, puis des versions de plus en plus puissantes allant jusqu'à
un 289 compressé de 289 hp dans la version R2 de 1963,
qui fut leur chant du cygne. Une version Lark R3 dépassant
300 hp fut utilisée par les frères Granatelli pour
établir un record de vitesse à Bonneville : 146
mi/h avec une Lark "de série".

Studebaker Lark R2
De leur côté les intermédiaires
se révélèrent bien adaptées à
recevoir les plus gros moteurs: pas que franchit Pontiac en offrant
l'option GTO incluant un 389 dans sa nouvelle gamme intermédiaire
de 1964. Et voilà, la "muscle car" est née.
La recette fit école: sedan deux portes ou
décapotable de catégorie intermédiaire (mais
jamais de sedan 4 portes); moteur approchant les 400 pouces cubes
en version de base, carburateur 4 corps (arrangements plus généreux
en option) et échappement double, et boîte manuelle
au plancher à 3 ou 4 rapports, avec automatique en option.
Des versions supplémentaires étaient généralement
disponibles, incluant des motorisations plus affûtées
via un rapport de compression plus élevé, culasses
retravaillées, arbres à cames pointus, vilebrequins
renforcés, divers rapports de pont avec autobloquant, etc
Rapidement, tous les manufacturiers développèrent
des versions similaires. La sage Buick, l'auto de grand-père
par excellence, produisit la GS dont l'ultime variante GSX 455
a la réputation d'avoir été la plus rapide
de toutes. Toutes ne connurent pas le succès : la Mercury
Cyclone Spoiler et les AMC Rambler SC et Rebel Machine furent
diffusées au compte goutte, faute d'avoir su attirer les
acheteurs.

Pour bien comprendre le phénomène,
il faut savoir qu'à l'époque une auto américaine
s'achetait à la carte. Dans chaque gamme, on devait choisir
entre 4 ou 5 versions de carrosserie (sedan 2 ou 4 portes avec
ou sans piliers, décapotable, station wagon); puis pour
chacune, entre différents niveaux de finition, puis parmi
les motorisations disponibles. Pour un modèle comme une
Chevrolet Chevelle, cela partait d'une berline de base avec un
6 cylindres de 250 po cu (et guère plus de 100 chevaux);
boîte à 3 rapports au volant, deux banquettes avec
une finition tout ce qu'il y a de plus pingre (y compris l'horloge
sans aiguilles, seul son mécanisme est en option), freins
à tambours aux 4 roues et aucune assistance, pour aller
jusqu'à une version luxe dans n'importe quelle carrosserie
aussi équipée qu'une Cadillac, ou à la version
SS coupé ou décapotable avec en option le 427 ou
454 de Corvette et une boîte 4 rapports.
A titre d'exemple, en 1970 une Plymouth Satellite
(l'auto de représentant par excellence) de base se vendait
environ $3000. L'option Road Runner avec son moteur 383, sa boîte
3 rapports et sa finition rigolote coûtait un peu moins
de $4000, ce à quoi on pouvait ajouter la boîte 4
rapports ou automatique, le moteur 440, etc. La version GTX à
finition plus luxueuse et avec le 440 coûtait plus près
de $4500, mais passait à $6000 avec le moteur 426 Hemi.
Les plus pauvres pouvaient toujours se rabattre sur la compacte
Duster en version 340 (275 hp), qui se vendait à peine
plus de $3000.

Plymouth Road Runner 426 Hemi 1968
Si on pouvait à ce jeu faire une auto à
peu près sur mesure, certaines combinaisons étaient
parfois désastreuses. Par exemple, les freins à
disques à l'avant furent longtemps en option même
sur les versions les plus musclées.
Les pony cars
En mai 1964, Ford lança la Mustang: un succès
inégalé dans l'histoire du marketing automobile.
Quelques heures après son lancement, 22,000 commandes étaient
signées. Qu'avait donc cette Mustang? En fait, rien d'autre
qu'une allure sport : sous son habillage, l'auto n'était
rien de plus qu'une Falcon, y compris la motorisation avec un
6 cylindres en équipement de base. La concurrence réagit
aussi rapidement que possible avec ses Camaro, Firebird, Javelin,
Barracuda et Challenger, toutes basées sur la même
formule - sans oublier la Cougar de la filiale Mercury. La presse
baptisa cette nouvelle tranche du marché "pony cars",
reconnaissant ainsi la paternité du concept à Ford.

Plymouth Barracuda 1965
La Mustang et les autres pony cars n'étaient
donc pas des muscle cars; cette association automatique des deux
concepts est une erreur fréquente. Mais la course à
la puissance était omniprésente et les gros moteurs
ne tardèrent pas à se glisser sous leurs capots
une Camaro SS396, une Challenger Hemi ou encore une Mustang 428
Cobra Jet possèdent tous les attributs des muscle cars.
Chevrolet Camaro SS 396 1969
Par ailleurs, les pony cars étaient éligibles
à participer aux courses sur circuit de la série
SCCA Trans-Am réservée aux sedans de moins de 5
litres; rapidement les pony cars les dominèrent. Il en
résulta l'apparition de quelques versions de production
inspirées de cette série: principalement la Mustang
Boss 302 et la Camaro Z28, motorisées avec des "small
block" haute performance.
Le déclin
Premier coup du glas: les assurances. Statistiques
à l'appui, les muscle cars étaient des tombeaux
roulants. Mettre 300 hp dans les mains de Monsieur Tout-le-monde
n'était pas forcément une bonne idée. Les
primes d'assurance démesurées exigées en
particulier des jeunes conducteurs dès la fin des années
60 en refroidirent plusieurs.
Deuxième coup du glas: les normes antipollution.
Dès 1972, l'EPA imposa aux manufacturiers de rendre les
moteurs des autos neuves compatibles avec l'essence sans plomb.
Du coup les rapports de compression élevés (jusqu'à
11 :1) chutèrent vers 8:1, et les versions les plus affûtées,
dont le célèbre 426 Hemi, disparurent des catalogues.
La puissance des plus agressives tomba sous la barre des 300 hp,
mais bien plus grave les vrais moteurs de course n'étaient
plus disponibles.
Troisième coup du glas: la crise de l'énergie
de 1973. Ces monstres assoiffés qui tiraient entre 25 et
30 litres /100 km devinrent des dinosaures.
Les ventes chutèrent, les valeurs de revente
aussi . Les manufacturiers étirèrent certains noms
comme Road Runner et 442 sous forme d'options essentiellement
cosmétiques. Pontiac entretint l'agonie du "big block"
en offrant la Firebird avec un 455 po. cu. jusqu'en 1976, mais
celui-ci n'avait guère plus de 200 hp
à 3500
rpm. C'était un moteur de station wagon.
La "muscle car" avait vécu.
Une opinion
A l'époque, le pionnier du journalisme automobile
que fut Jacques Duval animait une émission télévisée
lors de laquelle il présentait l'essai d'un nouveau modèle
chaque semaine. Ses propos étaient beaucoup plus incisifs
et révélateurs que ceux des essayeurs d'aujourd'hui
ce qui fit de ce cher M. Duval l'idole de notre jeunesse.
Toujours est-il que notre essayeur torturait chacune
de ses montures au circuit Mont-Tremblant et affichait le meilleur
temps obtenu dans ses analyses. On pourrait se questionner sur
la pertinence de tourner sur circuit avec une Maverick, mais les
données sont intéressantes. En voici quelques-unes
:
69 Road Runner 383 : 2' 12.9
70 Duster 340: 2' 14.9
70 GTO 400: 2' 12
70 Charger Daytona Hemi: 2' 15
70 Mustang Boss 302: 2' 10
71 Camaro Z28 350: 2' 06
En comparaison :
71 Citroen SM : 2' 14.9
70 BMW 2002: 2' 21
70 Porsche 911E 2.2: 2' 12
71 Lamborghini Miura S: 2' 02
Malgré la longue ligne droite du circuit,
on voit que la puissance des gros blocs ne donne pas de temps
spectaculaires: des machines moins puissantes mais plus agiles
obtiennent des meilleurs temps. La Boss 302 et la Z28 en particulier
démontrent clairement ce qui peut être obtenu avec
une machine plus équilibrée.
Transférer 300 hp à l'asphalte n'est
pas une tâche facile. En fait, les muscle cars étaient
des machines-à-faire-crier-les-pneus-à-volonté.
Sur le mouillé c'est comme rouler sur la glace 12 mois
par an. Dans la banlieue où j'habitais, plusieurs voisins
en possédaient; les enseignants de la polyvalente aussi
(incluant une rarissime Boss 429) et même le coiffeur de
ma mère en avait une. Et on entendait des pneus crier tous
les jours. Les marchands de pneus faisaient des affaires d'or.
On pourrait penser que ces bolides étaient
de bonnes voitures de grand tourisme, avec des mécaniques
increvables. Il n'en est rien. Si plusieurs avaient la puissance
pour atteindre des vitesses au delà de 250 km/h, les rapports
de pont choisis pour l'accélération limitaient la
vitesse bien en bas de ce seuil. La surchauffe et le manque de
lubrification était souvent au rendez-vous à vitesse
élevée, et les versions moins sérieuses ne
résistaient pas toujours à un usage intensif. Pour
finir, la consommation d'essence catastrophique laissait à
peine assez d'autonomie pour faire Montréal-Québec
sur un réservoir de 100 litres
Bref de bien belles bêtes à avoir dans
une collection, mais pour rouler
©VEA